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16 mars 2016 - 14h34

Nelson Goerner en mode mineur

© Fabien Bergerat Djabar © Fabien Bergerat Djabar

Il a posé ses valises à Genève il y a 27 ans, propulsé en terre inconnue par une Martha Argerich qui croyait en lui. A son tour, il se consacre activement à la génération suivante en tant que professeur à la Haute École de Musique (HEM) où enseigne notamment le chef Gábor Takács-Nagy. Plein d’énergie et de sensibilité, Nelson Goerner nous a ouvert les portes de son lieu de travail où deux pianos partagent l’espace avec l’indicible calme d’un vaste panorama lacustre. Il revient sur son attachement à la Cité de Calvin et sur ses débuts au Victoria Hall, où il se produira à nouveau le 21 mars, dans le cadre des Grands Interprètes.

On vous connaît surtout pour Chopin et plus récemment pour Schumann. Alors pourquoi Beethoven et Debussy au programme?

Je ne suis pas spécialiste d’un répertoire particulier et j’aime aborder la littérature pianistique sans me limiter à une époque ou à un compositeur. Il est vrai toutefois que Chopin est l’un des piliers de mon répertoire. Il y a des compositeurs dont on est plus proche que d’autres, mais je ressens le besoin d’aborder la musique aussi largement que possible et de mettre en exergue des liens plus ou moins évidents entre les compositeurs. La sonate de Beethoven «Hammerklavier» m’accompagne depuis ma jeunesse, mais il a fallu que je la laisse de côté avant de la travailler à nouveau. Avec les années, je me sens assez mûr pour l’habiter. Quant à Debussy (Préludes, premier livre), il m’a fallu du temps avant de me sentir prêt à le jouer en public. Aujourd’hui, il est l’un de mes compositeurs préférés.

En 1990, vous avez remporté le Concours de Genève au Victoria Hall. Quelle émotion cela vous procure de jouer à nouveau dans cette salle?

Je garde de nombreux souvenirs de cet événement qui a été un tremplin pour ma carrière. J’ai interprété le 3ème concerto de Rachmaninov pour la finale, accompagné de l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR), alors que j’avais très peu d’expérience avec orchestre et que ce concerto était nouveau dans mon répertoire. C’est un des très rares enregistrements de mes propres interprétations que je réécoute avec plaisir. Un enregistrement n’est que le reflet d’un moment d’un parcours, d’une étape d’une évolution. Celui-ci m’évoque une certaine fraîcheur, de la spontanéité, et je me reconnais encore dedans aujourd’hui.

Que pensez-vous de l’évolution de la scène classique ces dix dernières années dans le monde et dans la région romande?

La vie musicale suisse est très riche et l’était déjà à mon arrivée il y a 27 ans. Genève est une ville très dynamique malgré sa petite taille et je trouve cela positif pour la musique. Ce qui m’inquiète un peu ne concerne pas que la Suisse: il s’agit de la trop grande importance donnée à l’image aujourd’hui. Le marketing a tendance à écarter les jeunes artistes qui apprennent ou jouent du classique et je trouve consternant que cette optique mercantiliste se soit aussi installée dans le monde musical. Il faut être ce que l’on est et non grandir en tant qu’image, vivre la musique plutôt que suivre des tendances.

Trouvez-vous que la musique classique est aujourd’hui trop standardisée?

Ce danger est réel. Lorsqu’on écoute les grands pianistes du passé, on les reconnaît après seulement quelques notes. Ils habitaient la musique, la sonorité nous parlait immédiatement. Il y en a encore aujourd’hui, comme Martha Argerich ou Radu Lupu pour ne citer qu’eux, mais c’est vrai qu’il y a une tendance à l’uniformisation. Mais chaque génération apporte son lot de talents, alors cela risque de ne pas disparaître.

Que pensez-vous de la place de Genève dans le monde de la musique et de son avenir?

Depuis toujours, des grands artistes ont choisi Genève ou la Suisse pour s’établir. Il y a une ambiance, un calme qui prédispose au travail de la musique, activité très solitaire. Mais en même temps, il y a une grande ouverture vers l’international et les gens viennent du monde entier, ce qui contribue à l’attractivité de Genève. Je pense que cette ville conservera ces caractéristiques à l’avenir et restera un cadre propice au travail de qualité.

Quelle est la première pièce que vous ayez jouée sur scène?

Des Inventions de Bach à 11 ans, puis des Romances sans paroles de Mendelssohn. Ma première interprétation d’envergure était le premier concerto de Liszt à Buenos Aires, après avoir remporté le concours Liszt. Mon premier concert avec orchestre.

Lors de quel concert avez-vous eu le sentiment d’avoir le plus touché les spectateurs?

Il y a des «flashs» lors de concerts, ce n’est pas un concert dans son ensemble. Je me suis trouvé parfois d’un niveau moyen alors que les spectateurs ont été émus. Parfois, je me sentais bien, et l’impact sur le public a été moindre. Ce moment où, tout à coup, quelque chose de très fort se produit est imprévisible. Récemment, j’ai été marqué par mon concert au Théâtre des Champs-Elysées au cours duquel j’ai ressenti une communion très forte avec le public.

Vos biographes parlent de votre rencontre avec Martha Argerich comme d’un moment clef de votre carrière…

C’était en 1986, lors de son concert à Buenos Aires. J’étais ahuri, abasourdi par son jeu. J’ignorais encore qu’une semaine plus tard, je jouerais pour elle avec un petit groupe d’étudiants. Elle voulait rencontrer des jeunes pianistes locaux et je lui ai interprété la 2ème ballade de Liszt. Une rencontre informelle avec une femme pleine de délicatesse. Un an après cet épisode, je me suis retrouvé à Genève. C’était invraisemblable et inattendu de jouer pour elle, d’une part, mais aussi de décrocher une bourse grâce à elle.

Vous intéressez-vous parfois aux compositeurs “oubliés”?

L’Institut Chopin de Varsovie vient de publier deux live que j’ai enregistrés avec le Philarmonique de Varsovie, les concertos de Paderewski et de Martucci. Ce dernier me tient particulièrement à cœur car ma première professeure de piano en Argentine a toujours voulu que je le joue et m’a offert la partition la dernière fois que l’on s’est vu.

Vous évadez-vous parfois du monde de la musique classique?

J’aime beaucoup la musique populaire, notamment le jazz et le tango, mais je ne me trouve pas très doué pour en jouer. J’ai grandi avec le son du tango qui passait sur les ondes argentines et que mes parents écoutaient beaucoup. C’est un terrain qui m’est familier, qui m’évoque un monde auquel j’appartiens. Mais la musique classique vous dévore; elle ne vous laisse que peu d’échappées. 

Fabien Bergerat Djabar / Go Out

© Fabien Bergerat Djabar © Fabien Bergerat Djabar

Nelson Goerner
Les Grands Interprètes
 21 mars à 20h au Victoria Hall
Rue du Général-Dufour 1
1204 Genève
www.caecilia.ch