Léman Bleu

Actualités


08 août 2016 - 10h45

Saison extra-muros

Tobias © Pedro Neto

Trois nouvelles productions, deux créations chorégraphiques mondiales, une co-production avec L’Opéra Comique… le Grand Théâtre de Genève aborde les années 2016 et 17 sous les meilleurs auspices, après une fin d’année 2015 mouvementée. Entre des pièces de répertoire célèbres, Manon, La Bohème, Wozzeck, Così Fan Tutte, et Norma et des œuvres à découvrir, Der Vampyr d’Heinrich Marschner et Il Giasone de Francesco Cavalli, la programmation confronte et conforte le mélomane dans ses habitudes. Les belles occasions seront nombreuses d’apprécier l’acoustique ouatée de l’Opéra des Nations, malgré la technique scénique limitée. Un contraste saisissant face au plateau de Neuve, qui est au contraire la plus grande structure théâtrale de Suisse… Rencontre avec le directeur du Grand Théâtre, Tobias Richter.

Une saison qui début avec Manon de Massenet avec Patricia Petibon et Olivier Py. Comment avez-vous réussi ce tour de force ?

Nous sommes en contacts fréquents avec Olivier Py, avec qui nous avions collaboré autour de Lulu d’Alban Berg et voulions absolument renouveler l’exercice. Même si cela a pris un peu de temps, nous avons fini par trouver une solution, ce qui nous réjouit énormément. A plus forte raison que l’Opéra des Nations est très intimiste, ce qui plaît beaucoup au metteur en scène.

Trois nouvelles productions, une co-production, deux créations mondiales en ballet. Une beau programme, mais pourquoi pas de création contemporaine ?

Comme vous le savez, nous rencontrons un problème de déficit structurel. En gros, nous sommes obligés de puiser dans le budget artistique pour couvrir une partie des dépenses de fonctionnement. Dans ce contexte, nos ressources ne permettent pas d’assurer la commande d’une nouvelle partition. En plus, une création implique généralement des recettes moindres. Par ailleurs, les promesses pour l’instant non-tenues du Canton vis-à-vis du Grand Théâtre ne nous aident pas du tout. Quoiqu’il en soit, nous présentons tout de même une œuvre moderne, à savoir Wozzeck.

Justement, aux autorités cantonales, quel message adresseriez-vous ?

Depuis toujours, le Grand Théâtre se doit de remplir plusieurs missions, à savoir l’art lyrique, le ballet et la musique contemporaine. Malheureusement, avec les moyens cantonaux mis à disposition, nous ne parvenons pas à couvrir l’intégralité de nos missions. Le Canton envoie un mauvais signal en ne respectant pas l’accord avec notre maison, une institution de rang international qui se retrouve menacée par quelques politiques et leurs luttes de clocher.

La saison prévoit notamment Der Vampyr de Heinrich Marschner, Il Giasone de Francesco Cavalli. Une volonté d’amener le public vers de nouveaux répertoires ?

Avec une scène comme l’Opéra des Nations, j’ai l’ambition de présenter de grands sujets littéraires et théâtraux. Ces thèmes s’adaptent très bien sur un plateau simple, naturel, dépouillé et accueillant. Par ailleurs, programmer Der Vampyr l’année du centenaire de Frankenstein, qui a été écrit sur les bords du Léman, me semble être un bon clin d’œil. En outre, il me semble important de créer des liens entre les productions, de développer une réflexion dramaturgique et une continuité. Pour cette raison, j’ai prévu Manon de Massenet et Manon Lescaut de Puccini, de même que Il Giasone de Cavalli après avoir présenté Medea de Cherubini et enfin La Bohème et les Scènes de la vie de Bohème, cette dernière étant destinée aux jeunes publics.

Ce déménagement à l’Opéra des Nations, comment s’est-il déroulé ?

Nous sommes très fiers d’être parvenus à déplacer nos activités en ayant respecté les délais et le budget prévus ! Et le résultat est là : une salle très belle, avec une magnifique acoustique. L’inauguration, avec Alcina de Haendel, était magnifiquement réussie. Certains esprits chagrins pourraient se plaindre d’un détail ou d’un autre, mais cela m’est égal. Vous savez, je reçois tous les deux jours des appels de professionnels pour visiter ce théâtre. D’ailleurs, c’est la cinquième fois de ma carrière que je dois assurer un déménagement ; un réel défi. En l’occurrence, le déménagement à Genève a été de loin la meilleure formule ; la réussite de ce projet est absolument magnifique.

N’était-ce pas compliqué de gérer un tel déménagement tout en travaillant à Cardiff pour votre mise en scène des Noces de Figaro au Welsh National Opera ?

Vous savez, la situation n’était pas idéale mais j’ai fait beaucoup d’aller-retour. Quoiqu’il en soit, je m’étais bien préparé et les équipes genevoises se sont révélées très performantes. Je n’ai d’ailleurs pas pris de congé durant cette période des fêtes, ce qui m’a paru normal dans un tel contexte. De façon plus générale, j’ai réduit drastiquement mes activités de metteur en scène, même si les Noces sont une co-production avec le Grand Théâtre.

Le déménagement a-t-il fait fuir des abonnés ?

Au contraire, la venue du public dépasse de loin mes attentes. Certains abonnés se montraient sceptiques ; j’ai même entendu des personnes dire qu’elles ne voulaient pas se retrouver « sous un chapiteau ». Et pourtant, les taux d’occupation (dans cette nouvelle jauge de 1100 places) oscillent autour de 90%. Pour la saison 16-17, avec les abonnements, nous avons d’ores et déjà dépassé les chiffres de l’année précédente. Le déménagement a donc été largement accepté par le public genevois et les habitants.

Labo-M, répétitions générales… quels sont les meilleurs moyens pour attirer les jeunes publics ?

Le défi consiste d’abord à pouvoir présenter une programmation intégrale pour des jeunes générations. Toute activité adaptée à un public spécifique demande autant de travail qu’une production ordinaire. Et cela coûte malheureusement beaucoup. Si cet investissement est essentiel, il demeure parfois difficile à financer. A ce titre, j’aimerais rappeler que le Grand Théâtre se doit de remplir des missions et que les institutions publiques ne nous en donnent pas toujours les moyens. En revanche, les réactions des mécènes et sponsors sont très bonnes. Ainsi les productions annoncées « en projet » devraient pouvoir se concrétiser.

Que pensez-vous des coupes budgétaires votées en décembre par le législatif municipal ?

Ces coupes sont malheureuses. Est-ce que cet argent qu’on a retiré va-t-il faire une réelle différence dans les finances de la Ville ? Les dégâts de ces coupes sont à mon avis plus importants que les avantages. Il y a une diversité et un potentiel de création incroyable dans cette ville. J’ai l’impression que certains acteurs politiques n’ont pas un regard très clair sur la situation. Enlever 30 000 CHF à un petit théâtre privé n’est pas la bonne stratégie… Et pour le Grand Théâtre, le non-respect par le Canton de la convention pourtant signée par lui-même me choque. En ce sens, je suis très solidaire des associations mobilisées et j’ai trouvé normal de les laisser s’exprimer à la première de la Flûte enchantée.

En décembre 2015 vous avez annulé la Flûte Enchantée conçue par Daniel Kramer en expliquant «J’ai fait une erreur de casting» (Tribune de Genève 3.12.15)…

J’ai fait une erreur en confiant cette œuvre à cette équipe. Nous nous étions fixé un objectif et avons réalisé qu’il était finalement irréaliste. On avait même retravaillé le concept à trois reprises. Vous savez, le risque habite chaque projet artistique et il faut alors recommencer à zéro. Dans de telles circonstances, il faut savoir reconnaître son erreur et réagir. L’opération a engendré un coût supplémentaire, mais très faible, dans la mesure où nous avions pu annuler d’autres dépenses liées à l’ancien projet. En plus, la production de remplacement a permis de nombreuses ventes supplémentaires de billets. La décision a pu paraître impopulaire mais elle était nécessaire. Satisfaire tout le monde n’est pas possible. Enfin, je voudrais rappeler que nous allons à nouveau collaborer avec Daniel Kramer.

L’Orchestre de la Suisse Romande (OSR) a connu quelques changements récents dans la direction… Qu’en pensez-vous ?

Ecoutez, c’est une question difficile. L’OSR demeure notre partenaire artistique principal. Quand l’orchestre va bien, nous en sommes heureux. Dans le cas contraire, cela nous pose évidemment quelques soucis. Cela ne nous laisse pas indifférent. Je suis persuadé qu’ils parviendront à trouver une solution. 

Olivier Gurtner / Go Out 

Grand Théâtre de Genève
Saison 16-17
Opéra des Nations
Avenue de France 40
1202 Genève
022 322 50 56
www.geneveopera.ch