Culture

Naufraghi/e, le média tessinois porté par des retraités

14.07.2026 10h00

Naufraghi/e, le média tessinois porté par des retraités

De gauche à droite: Aldo Sofia, Romano Prodi (interviewé), Mario Conforti et Franco Cavani, membres de la rédaction tessinoise de Naufraghi/e.

Photo: Naufraghi/e

Dans le paysage médiatique tessinois, Naufraghi/e revendique une position atypique. Fondé par trois retraités issus du journalisme et du graphisme, le média en ligne fonctionne sans publicité ni abonnement et mise sur une grande liberté éditoriale.

Son nom, Naufraghi/e (Les naufragé(e)s), en dit déjà la ligne éditoriale. 'Le sens nous semble clair, mais notre naufrage est métaphorique. Il s’agit d’un naufrage mental, pas d’une condition de vie ou de mort', explique à Keystone-ATS Mario Conforti, membre de la rédaction, qui répond à l’interview sur un ton d’humour noir.

D'anciens journalistes

Le projet repose sur une structure très réduite. La 'rédaction' est composée de trois personnes, deux journalistes professionnels et un graphiste, tous retraités. Le rédacteur en chef a notamment dirigé le Telegiornale et des rubriques d’information de la RSI, tandis que son collègue fait partie des pionniers de l’information en ligne au sein de la même chaîne. Le graphiste est également l’auteur des illustrations du média. L’âge moyen du groupe atteint 77,4 ans.

Le média s’appuie également sur un réseau de contributeurs externes. Certains anciens collègues écrivent bénévolement, tandis que d’autres, plus jeunes ou basés à l’étranger, sont rémunérés à la pièce. 'Personne ne travaille à temps plein sur le projet', précise Mario Conforti, ajoutant que les collaborateurs exercent souvent d’autres activités, dans le journalisme mais aussi dans des domaines comme le droit, l’enseignement, la recherche ou encore les ONG.

Le projet, né en 2021, s’est construit sans modèle économique traditionnel. 'Nous ne nous considérons pas comme un nouveau média. Peut-être sommes-nous plutôt un vieux média qui tente de survivre', résume-t-il, en évoquant la naissance de Naufraghi/e 'par nécessité', dans un paysage médiatique jugé appauvri en Suisse italienne.

Dons et contributions ponctuelles

Basé à Lugano, Naufraghi/e fonctionne essentiellement en ligne, les rencontres physiques étant rares. Le média ne repose ni sur la publicité ni sur les abonnements, et dépend principalement de dons ainsi que de contributions ponctuelles. 'De bonnes personnes jettent parfois sur notre radeau un peu d’eau et de nourriture', ironise Mario Conforti, décrivant une organisation volontairement légère mais fragile.

Sur le plan éditorial, Naufraghi/e revendique une grande liberté de ton et de choix. 'Tous ceux qui ne font pas vendre, à moins qu’un bon titre ne parvienne à les sauver', explique-t-il. Le média affirme ainsi se tenir à distance des logiques commerciales et des indicateurs d’audience.

Cette indépendance se traduit aussi dans le fonctionnement interne. 'Nous pouvons nous moquer des business plans, des cibles, de l’audience ou du retour sur investissement', résume Mario Conforti. 'Ceux qui veulent écrire écrivent. Ceux qui veulent lire lisent.'

Le collectif décrit son organisation avec autodérision. 'Notre rédaction prend l’eau de toutes parts, nous n’avons pas de gilet de sauvetage', lance-t-il, ajoutant un slogan de l’équipe: 'La première condition pour se sauver d’un naufrage n’est pas de savoir nager mais de vouloir se sauver.'

Système D

Dans ce système fondé sur la débrouille, les contributions extérieures jouent un rôle central. Les revenus, lorsqu’ils existent, sont redistribués aux collaborateurs, après avoir été partiellement conservés pour maintenir l’activité. 'Nous gardons juste de quoi rafistoler la toile qui nous sert de voile', résume le journaliste.

Quant à leur place dans le paysage médiatique suisse, elle est assumée comme marginale. 'Nous avons le sentiment de faire partie de la société incivile', affirme Mario Conforti. Et d’ajouter: 'Nous mettons quiconque au défi de rester à flot cinq ans sur trois planches et un bidon percé.'

Sur leur avenir, le ton reste sceptique. 'Nous n’en voyons pas vraiment. À long terme, nous serons tous un algorithme', conclut-il.

https://naufraghi.ch/

/ATS