Suisse

La PMA, un parcours de la combattante pour les femmes célibataires

31.10.2025 12h35 Lucie Hainaut

PMA PMA

Faire un enfant quand on est célibataire c’est possible en France, en Allemagne, et dans plus d’une quinzaine de pays européens, mais pas en Suisse. Ici, les femmes seules n’ont pas accès au don de sperme. Beaucoup se tournent donc vers des cliniques à l’étranger. Elles embarquent alors pour un parcours de procréation médicalement assistée éprouvant, constitué d’aller-retours sur des centaines de kilomètres pour tenter de tomber enceinte. Notre enquête.

Gioia signifie la joie en italien. C’est aussi le prénom de la fille d’Émilie, âgée d’un an et demi. La jeune maman a toujours voulu fonder une famille. Elle a 38 ans lorsqu’elle décide de s’engager dans un parcours PMA en tant que célibataire.

«Je ne rencontrais personne qui me correspondait, avec qui je me projetais pour ce projet. J’avais très peur de ne pas vivre la maternité. Alors j’ai décidé de me lancer dans le parcours en solo» se souvient la jeune quarantenaire, qui travaille comme infirmière spécialisée.

«Je me suis sentie seule»

PMA est l’abréviation de procréation médicalement assistée. En Suisse, la loi stipule que le don de sperme est réservé aux couples mariés. Elle exclut donc les ménages qui ne sont pas passés devant le maire mais aussi les femmes célibataires, comme Emilie. Pour avoir sa fille, elle n’a pas eu d’autre choix que de se rendre à l’étranger. Après un premier contact avec une clinique danoise, elle se décide finalement pour l’Espagne.

Ces décisions lourdes de conséquences ont été difficiles à prendre: «Même si je suis très entourée par mes amis et ma famille, je me suis sentie seule, du fait que la Suisse m'interdit la PMA. On se demande à qui faire confiance, à quel plan de traitement se fier, qu’est-ce qui est bien. Et puis on n’a pas de comparatif, on navigue à vue, c’est stressant, on craint de ne pas tomber sur une bonne clinique, de ne pas choisir un bon traitement…» déplore la jeune quarantenaire.

Un parcours long et éprouvant

Si la grossesse tarde à venir, le parcours peut se transformer en un véritable chemin de croix. C’est ce qu’a vécu à Laure: il lui a fallu 7 ans et plus d’une douzaine d’aller-retours en Espagne pour enfin tomber enceinte.  

«J’étais bourrée d’hormones, mon corps grossissait…Psychologiquement c’était très dur à vivre. Quand on a des questions et que tout est nouveau, le corps change, il faut d’abord se rassurer toute seule, pour ensuite seulement avoir un téléphone avec la clinique. Oui c’était anxiogène de ne pas pouvoir faire le parcours ici» admet Laure, enseignante.

36 heures chrono

Qu’on fasse une insémination ou une FIV, une fécondation in vitro, les patientes prennent en général des hormones. Le but: stimuler l’ovulation et donner plus de chances de réussite à l’insémination, ou à la ponction des ovocytes en cas de FIV. Les femmes font en général cette partie du traitement en Suisse.

Quand l’ovulation approche, le timing devient serré. Dans le cas d’une FIV, une femme a 36 heures après le déclenchement de l’ovulation pour se rendre en clinique. Une course contre la montre s’enclenche pour prendre un billet d’avion, réserver un hôtel, et demander congé auprès de son employeur. Certaines sont obligées de prétexter une maladie pour s'absenter.

Ou dans le cas de Laure, qui est enseignante, de faire coïncider les protocoles avec les vacances scolaires. 

Réduire l'anxiété pour les femmes

Après des années d’épreuve, elle vit maintenant avec Maxime, son fils de 6 ans. Elle en est persuadée: si elle avait pu faire ce parcours en Suisse, cela aurait changé beaucoup de choses.

«Ça aurait été moins anxiogène. S’il y a une peur, une inquiétude, on peut le gérer tout de suite quand on est suivie là où on vit.»

Un parcours qui se démocratise

Laure et Emilie ne sont pas les seules à avoir entamé ce parcours de la combattante. Une association rassemble les femmes qui envisagent et celles qui ont déjà fait une PMA célibataire, MamanSolo. Elle compte actuellement 280 membres en Suisse romande.

Ce chiffre donne une estimation du nombre de femmes concernées, mais impossible de savoir combien de Suissesses ont fait une PMA en solo, puisque la pratique n’est pas autorisée dans le pays. Pour avoir une approximation, il faut contacter les cliniques à l’étranger. 

Au Danemark, la clinique Vita Nova a accompagné 48 Suissesses célibataires en 2023, 60 en 2024. Les cliniques espagnoles Eugin ont suivi 95 patientes célibataires suisses en 2019. En 2024, ce chiffre est passé à 129. Elles ont en plus constaté une augmentation des demandes de renseignements de Suissesses.

Un suivi médical fractionné

Le service de gynécologie des HUG suit en moyenne cinq femmes en parcours PMA chaque année. Mais l’interdiction du don de sperme aux célibataires complique l’accompagnement médical: les patientes font une partie du protocole à l’étranger, puis le suivi de grossesse en Suisse.

«C’est parfois compliqué de devoir interpréter les échographies et les prises de sang faites ailleurs. La communication ne se fait pas de manière directe entre le centre à l’étranger et le médecin ici car elle passe par la patiente, et cela peut créer des complications tout à fait évitables si la patiente pouvait faire son traitement en Suisse» déplore le Dr Federico Del Vento, gynécologue spécialisé en fertilité aux HUG.

PMA à l’étranger, femmes surmédicalisées

Pour limiter les trajets, certaines femmes choisissent de passer tout de suite par des protocoles plus lourds comme la fécondation in vitro. Statistiquement plus efficace que l’insémination, elle implique aussi un traitement hormonal plus invasif. 

Par ailleurs dans le cas des inséminations, le traitement hormonal préalable peut avoir certaines conséquences.

«C’est difficile de le quantifier mais le fait de surmédicaliser, trop stimuler les patientes qui font des traitements de PMA, cela peut parfois créer un risque augmenté de grossesse gémellaire. Donc je trouverais judicieux de permettre aux femmes de faire ce traitement en Suisse. En effet ce qu’on interdit, ce n’est pas de faire le traitement puisqu’elles le font de toute manière. C’est juste de le faire dans des conditions respectueuses, et qui prennent en compte leur vie, leur travail, et aussi qui fasse un peu plus attention à la santé» martèle le Dr Del Vento.

Un plaidoyer à Berne

Rendre la PMA légale pour les femmes célibataires, c’est le combat de Tasha Rumley. 

Elle a fait quatre aller-retours en Espagne et dépensé près de 30'000 francs de frais de voyage et de frais médicaux pour tomber enceinte. Aujourd’hui maman d’une petite fille, elle trouve la loi actuelle profondément injuste.

«On a ce signal de la société qui nous dit qu’on est indignes d’être mères. Ça m’a révoltée, je ne comprends pas pourquoi. Donc déjà de devoir aller à l’étranger, j’avais le sentiment d’être poussée à la clandestinité, qu’on me forçait à avoir honte de ma situation alors qu’il n’y avait aucune raison, donc ça m’a mise en colère et ça m’a déçue de la société» assène Tasha.

Son objectif: modifier la loi sur la PMA. Pour cela, elle milite auprès des élus à Berne. Elle encourage les conseillers nationaux à soutenir une initiative parlementaire qui vise à ouvrir le don de sperme aux femmes célibataires.

Le texte sera débattu en commission du Conseil national en novembre. Même s’il est accepté, il restera encore un long chemin avant une éventuelle modification de la loi sur la procréation médicalement assistée.

Si la légalisation de la PMA pour les célibataires n’est pas pour demain, Tasha Rumley ne compte pas baisser les bras. Pour les femmes qui souhaiteraient suivre ce parcours en Suisse mais aussi pour sa fille, Joy. La joie, une fois encore.