Suisse

Tollé, la police valaisanne envoie aux victimes une liste de trois avocats «recommandés»

07.01.2026 10h45 Jérémy Seydoux

epa12622458 A police car in front of the 'Hospital Du Valais' building after the fire at the 'Le Constellation' bar and lounge, in Sion, Switzerland, 03 January 2026. At least 40 people lost their lives and over 100 were severely injured in the fire that devastated the bar 'Le Constellation' on New Year's Eve in the Swiss Alps resort of Crans-Montana.  EPA/JEAN-CHRISTOPHE BOTT

Des proches de victimes de Crans-Montana ont reçu une liste de trois avocats «proposés pour un suivi et un regroupement des plaintes». Parmi eux, un cousin de celui qui défend les intérêts de la commune mise en cause. Le Bâtonnier réagit. 

La confusion règne alors que l’enquête pénale chargée de définir les responsabilités dans le drame de Crans-Montana démarre à peine. Selon les informations de Léman Bleu, documents à l’appui, la police valaisanne, sous la direction du Ministère public, a soumis à plusieurs victimes et proches en Suisse et en France une liste de trois avocats «proposés pour un suivi et un regroupement des plaintes.» 

Dernière minute: La réaction de la Procureure générale Beatice Pilloud à Léman Bleu: «C’est une maladresse»

La démarche, semblant aussi ubuesque que contraire au principe du libre choix de l’avocat, fait bondir au sein de la profession. Me Sébastien Fanti, avocat valaisan constitué pour des victimes, nous confirme avoir d’ores et déjà saisi le Bâtonnier valaisan «pour remettre de l’ordre». Selon lui, la démarche contrevient également à la loi sur la concurrence déloyale.

Me Romain Jordan, avocat de plusieurs familles de victimes ayant reçu cette fameuse liste, est consterné: «C’est du jamais vu! La police, avec l’accord - ou sur ordre? - de la Procureure, invite des parties à prendre tel ou tel avocat, tous proches de la magistrature et même de la famille de l’avocat de la commune.» 

Les favoris du Ministère public ?

En effet, parmi les spécialistes suggérés par les autorités, on retrouve Me Basile Couchepin, issu d’une influente famille valaisanne, président du Conseil de la magistrature, l’organe de surveillance de la justice valaisanne, par ailleurs cousin de Me Gaspard Couchepin, avocat de la commune de Crans-Montana, laquelle a reconnu mardi une responsabilité dans le drame. Dans «Le Nouvelliste», ce dernier se dit surpris. «Je n’ai évidemment jamais été informé d’une telle démarche, ni au courant d’un e-mail de la police cantonale et d’une pareille initiative, que je réprouve totalement».

On y retrouve également une autre membre du Conseil de la magistrature, Me Ludivine Détienne, avocate FSA en droit pénal, ainsi que Me Jérôme Lorenzetti, dont le site internet indique la construction, l’immobilier et la propriété comme domaines de prédilection.

Liste La fameuse liste d'avocats "recommandés" par la police valaisanne. Les données personnelles ont été volontairement caviardées par notre rédaction. (Capture: Léman Bleu)

Également choqué par la démarche, l’avocat Me Albert Habib fulmine: «Ce n’est pas des manières de faire, cela peut déstabiliser des victimes qui auraient choisi un autre avocat, laissant à penser qu’ils n’auraient pas choisi ”le bon numéro”». Il dit regretter que cette initative «continue à alimenter ceux qui dénoncent du copinage». 

Même constat du côté de cet observateur éclairé, peiné de voir le Valais réduit à cette image de «réserve d'Indiens» aux yeux du reste de la Suisse. Sollicités, Mes Jean-Luc Addor et Nina Fournier, avocats valaisans intervenant à la défense de victimes, nous confirment aussi leur sidération et qu’ils n’ont jamais vu ça. 

«J’ai l’espoir que ces éléments puissent être corrigés» – Me Gonzague Vouilloz, Bâtonnier valaisan

Interpellé, le Bâtonnier des avocats valaisans, Me Gonzague Vouilloz, est tout aussi étonné, mais veut rester à ce stade nuancé: «J’ai le sentiment que c’est une erreur du Ministère public, mais qui part sans doute d’une bonne volonté, peut-être naïve, avec pour principal objectif la célérité de la procédure». «Dans ce cas, pourquoi mes clients ont aussi reçu ce courriel, alors que mon mandat est connu depuis dimanche?», relève à ce sujet Me Romain Jordan. 

Reste que cette procédure, avec ces centaines de personnes impliquées, qu'elles soient victimes, proches, avocats, enquêteurs, experts, suspects et prévenus s'annonce en effet vertigineuse et inédite pour un canton comme le Valais. Sans compter l’émotion que cette affaire suscite, notamment du côté des proches de victimes à juste titre en colère. 

Le Bâtonnier formule ainsi quelques vœux: «J’ai l’espoir que ces éléments puissent être corrigés et j’ai aussi l’espoir que cela ne mette pas en péril la sérénité que doit avoir l’institution pour mener à bien cette enquête.» Même souhait du côté de Me Romain Jordan: «Je veux croire que le changement d’équipe du côté du Ministère public intervenu hier après-midi va permettre de repartir sur un bon pied.»

Un appel manifestement entendu par la Procureure générale, Beatrice Pilloud, qui a reconnu mercredi après-midi une «maladresse» et assuré avoir pris «des mesures correctives».