Genève

Crans-Montana: les victimes écartées de l’enquête pénale

06.01.2026 09h45 Laetitia Guinand

KEYPIX - SCHWEIZ FEUER BAR CRANS MONTANA PRESSEKONFERENZ KEYPIX - SCHWEIZ FEUER BAR CRANS MONTANA PRESSEKONFERENZ

KEYPIX - SCHWEIZ FEUER BAR CRANS MONTANA PRESSEKONFERENZ Beatrice Pilloud, Procureure générale du canton du Valais, sous le feu des critiques des avocats des victimes. (Image: KEYSTONE-ATS)

Les familles des victimes de la catastrophe ne peuvent pas assister aux audiences menées par le parquet du Valais a appris Léman Bleu, les avocats y voient une entorse à la loi. La Procureure générale n’est pas non plus en charge de l’instruction. Contrairement à ce qu’elle laisse à penser dans les médias, Beatrice Pilloud a d'abord confié l’enquête à une jeune procureure valaisanne Marie Gretillat, avant de la confier à un pool dirigé par son adjointe.  

L’émoi suisse et international est à son comble face au drame de Crans-Montana. Les noms et visages des jeunes et très nombreuses victimes de l’incendie du bar «Le Constellation» commencent à être connus. 40 enfants et jeunes adultes ont perdu la vie dans la nuit de la Saint-Sylvestre. 116 sont grièvement brûlés. De jeunes Suisses, mais également de nombreux Français et Italiens, ainsi que d’autres ressortissants internationaux. 

Des victimes et leurs familles, ainsi que leurs avocats, sont pourtant exclus des auditions menées par la police sur délégation du Ministère public valaisan a appris Léman Bleu. En complète contradiction avec ce que prévoit la loi et le code de procédure pénale, selon Me Romain Jordan, avocat genevois de plusieurs familles. 

En revanche, ces auditions sont menées en présence des avocats des prévenus, le couple de propriétaires corses du Constellation.

Audition du chargé de sécurité de Crans-Montana en présence seule des avocats des prévenus

Aucune victime ni leur conseil ne pourra donc assister à l’audience prochaine du chargé de sécurité de la commune de Crans-Montana. Choquant pour Me Romain Jordan: «La première chose que le canton a fait, à fort juste titre, fut de déclencher le mécanisme relatif à la situation extraordinaire qui s’imposait à lui. On peine à saisir cette même prise de conscience du côté du Ministère public, qui refuse aux parties plaignantes le droit de participer aux auditions menées, contrairement aux prévenus et leurs avocats. C’est choquant et dur pour les familles. Je veux croire que le Ministère public reviendra sur sa position devant l’évidence de la situation sur le plan légal. Le respect dû aux victimes ne peut s’exprimer uniquement à coup de déclarations dans la presse, mais doit aussi être acté dans la procédure où il faut leur laisser au moins la place que leur accorde la loi.»

La Procureure générale Beatrice Pilloud a pourtant martelé son engagement à faire toute la lumière dans ce drame. «Manifestement quelque chose n'a pas fonctionné», a déclaré dimanche la Procureure générale à la RTS. «On ne peut pas avoir autant de personnes décédées et blessées et dire que tout a fonctionné.»

La Procureure générale n’instruit pas elle-même l’enquête

Malgré la gravité extrême du dossier, la Procureure générale du canton du Valais Beatrice Pilloud n’instruit pas elle-même l’enquête pénale avons-nous également appris. Contrairement à ce qu’elle laisse à penser dans ses nombreuses interventions médiatiques, Beatrice Pilloud a d'abord confié l’instruction exclusive à Marie Gretillat, jeune procureure valaisanne. 

Plus tard ce mardi, le Ministère public valaisan a informé l'agence Keystone-ATS que l'instruction était désormais dans les mains de la Procureure générale adjointe Catherine Seppey, entourée de deux autres procureures dont l'identité n'a pas été communiquée. Beatrice Pilloud indique garder le volet "communication et relations internationales". 

Une décision qui fait grenouiller jusque dans les rangs du parquet et de la justice valaisanne d’après les témoignages que nous avons recueillis. «La justice est faite de symboles, rappelle de son côté l’avocat valaisan Nicolas Rivard. Je peux comprendre que dans un premier temps Beatrice Pilloud délègue ses tâches pour se concentrer sur la communication, mais il m’apparaitrait normal que la Procureure générale reprenne assez vite la main, face à la gravité extrême du dossier. Soulignons également que Marie Gretillat est une excellente procureure.»

Malgré nos nombreuses sollicitations, le parquet valaisan ne nous a communiqué pour l’instant aucune réponse.

Reproches procéduraux

Des interrogations qui s’ajoutent aux reproches procéduraux formulés notamment par l’avocat Sébastien Fanti sur les ondes de la RTS. Pourquoi laisser les prévenus en liberté malgré le risque de fuite notamment en France d’où ces ressortissants français ne seraient pas extradables et le risque de collusion entre les prévenus et d’autres protagonistes du dossier y compris la commune de Crans-Montana ? 

Des critères qui n’entrent pas en considération selon Beatrice Pilloud qui a réagi publiquement. «Actuellement, il n’y a aucun soupçon que les prévenus veuillent se soustraire à la procédure pénale ou à la sanction prévisible en prenant la fuite.»

Sébastien Fanti s’interrogeait également sur l’absence de perquisition à la commune de Crans-Montana qui a annoncé se constituer partie plaignante. La commune affirme également avoir remis l’intégralité du dossier au parquet valaisan.

Crans-Montana s’offre des conseillers en communication

Les deux propriétaires du bar sont pour l’instant les seuls prévenus dans l’enquête pénale mais la responsabilité de la commune de Crans-Montana dans les manquements qui ont conduit au drame du Constellation interroge. Sur les ondes de la RTS, le Président de commune Nicolas Féraud se disait convaincu qu’il n’y a pas eu de laxisme dans le contrôle des normes légales par les autorités de surveillance municipales. 

La commune a pourtant engagé un cabinet de conseil spécialisé en gestion de crise, Dynamics Group. Une maladresse «de plus» selon l’avocat Me Romain Jordan, avocat de familles de victimes: «Avant d’engager un cabinet de communication à grands frais, la commune aurait pu proposer de soutenir les familles des victimes qui doivent traverser l’Europe pour voir leurs proches brûlés gravement.»