Genève

Derrière les fragilités de la Comédie, la résistance de Séverine Chavrier

04.12.2025 19h03 Laure Lugon, Martin Esposito

Séverine Chavrier raconte ce qui aurait conduit à son exclusion temporaire de l’institution et justifie ses choix, au nom du projet qu’elle s’est promis de mettre en œuvre. 

Été 2023, la Comédie de Genève accueille sa nouvelle patronne, Séverine Chavrier. Illustre en France, moins connue dans la République. La comédienne et metteuse en scène franco-suisse succède au duo Natacha Koutchoumov - Denis Maillefer en promettant un théâtre engagé. Résolument féministe, prônant la diversité, contestataire de l’ordre politique et social.

Deux ans plus tard, c’est sur elle que s’abat la contestation. Séverine Chavrier est aujourd’hui accusée de management toxique, de dénigrement, de mépris des comédiens locaux.

Elle fait face à deux audits, l’un de la Cour des comptes diligenté par Joëlle Bertossa, conseillère administrative en charge de la culture en Ville et l’autre commandé par la Fondation d’art dramatique (FAD), tutelle de la Comédie. Ces derniers jours, des lettres de soutien fleurissent sur la Toile, signées par des comédiens suisses et français. Contrairement aux témoignages accusateurs, anonymes ceux-là. Désormais interdite d’entrée dans son théâtre durant le temps de l’enquête, la directrice le contemple de loin en livrant sa vérité.

A l’origine du conflit, elle identifie une vengeance: «Les premières informations données à la presse ont été téléguidées par une personne qui n'est plus dans l'entreprise depuis quelques mois et dont j'ai choisi de me séparer.» Peut-être, mais on peine à croire qu’un seul détracteur ait réussi à monter la commission du personnel et les syndicats contre la directrice: «Il y a quelques personnes qui se sont assez vite positionnées dans une résistance au changement et à mes décisions, et ces personnes-là ont quand même une forte influence. Il y a des frustrations personnelles qui ont pris le pas sur un certain professionnalisme.»

«Je ne suis pas une marque de parfum. C'est un théâtre et un théâtre, ce sont surtout des textes et des artistes»

La discorde semble s’être nouée autour d’un choix stratégique qu’on reproche à la nouvelle directrice. Elle aurait mis l’accent sur la promotion des spectacles en délaissant l’image de l’institution. Une institution qui s’était construite autour d’une identité forte sur laquelle le service de communication insistait beaucoup. Pour Séverine Chavrier, ce n’était pas une mission prioritaire: «Je ne suis pas une marque de parfum. C'est un théâtre et un théâtre, ce sont surtout des textes et des artistes et je dois aider les artistes à grandir leurs gestes et à faire que le maximum de personnes - car on parle d’argent public - puissent accéder à ces œuvres et aient envie de rencontrer ces artistes.»

Le conflit se noue alors autour de décisions qui semblent relever du détail. Comme la couleur rose des murs qu’elle a osé vouloir changer. A cette couleur unique, elle préférait une palette variée. Cela aurait été pris comme une atteinte douloureuse à l’identité de l’institution, donc des équipes: «On m'a à nouveau dit récemment que ça avait été une souffrance de sacrifier le rose pour plusieurs couleurs. Et il est vrai que c'est assez difficile de ne pas penser que cette chose-là, ce changement est évidemment dans mes prérogatives et ça fait partie du travail des personnes à la communication de s'adapter à un changement quand il y a un changement de direction et de ne pas le prendre comme une souffrance.»

«Je dois travailler avec mon intuition pour la vision du théâtre»

À la Comédie, la symbolique comme les relations répondent à certaines exigences. Exemple avec le guide des bonnes pratiques de l’équipe communication, établi en 2023 suite à une médiation sur des conflits précédents à l’arrivée de Séverine Chavrier et que Léman Bleu s’est procuré. Florilège: «Si une personne travaille avec son casque, ne pas la déranger» «Avant de perturber un.e collègue dans son travail, soit envoyer un mail, soit commencer sa phrase par «Est-ce que je peux te déranger deux minutes?» «Arrêter les ragots, dans la mesure de l’impossible» (sic), «En cas de malentendu ou d’enjeu, proposer une promenade à l’extérieur».

En arrivant, Séverine Chavrier décide de rompre avec ce style de management qu’elle qualifie de «fusionnel»: «C’est-à-dire une présence au quotidien, derrière chaque tâche, et vouloir s'impliquer dans l'opérationnel. L'opérationnel, je le délègue à mes chefs de service et à ma directrice adjointe. Personnellement, je dois travailler avec mon intuition pour la vision du théâtre, mais aussi pour développer les partenariats, savoir où on va, prendre des décisions. C'est une autre fonction. Il me semble que mon horizontalité, c'est la confiance. Je fais confiance aux services et aux êtres.»

«Quelqu'un a photographié un tract déchiré et l'a envoyé au directeur des publics en disant «Regardez comme les gens n'aiment pas le travail de Séverine»

La nouvelle directrice renonce donc à reconduire des mandats externes consacrés aux relations de travail. Elle veut mettre l'accent sur les spectacles, les partenariats, les artistes. Ses pièces se succèdent, mais tout est bon pour nourrir les critiques: «Nous faisons des tracts que nous laissons sur les tables pour travailler sur la question des publics. Quelqu'un a photographié un tract déchiré et l'a envoyé au directeur des publics en disant «Regardez comme les gens n'aiment pas le travail de Séverine», alors que mon spectacle était plein depuis déjà septembre et que j'ai eu quand même une très belle réception de mon travail à Genève.»

Les chiffres que Léman Bleu a réclamés la FAD confirment le succès de la fréquentation. Ils démontrent aussi que l’argent est désormais davantage utilisé pour les spectacles que pour alimenter l’institution. En deux ans, les charges de fonctionnement baissent de 11,3 millions de francs à 7,7 millions. Le budget pour les productions, lui, augmente, de 4,7 millions à 7 millions.

Pourtant, la FAD va lâcher la directrice, en la déchargeant d’une partie de ses responsabilités, le temps de l’enquête: «Il est vrai que le syndicat et la commission du personnel ont été des interlocuteurs privilégiés et que la FAD a aussi entendu l'ensemble de mon comité de direction. Moi, je n'avais pas été entendue et j'ai donc demandé. Ça s'est fait, mais un peu tardivement, en tout cas après cette décision qui a été prise de me sortir du théâtre.»

Présidée par Lorella Bertani, la FAD a mandaté une personne de confiance pour surveiller les répétitions: «Il a rapporté qu’il n’y avait rien à signaler, qu’il pensait arriver dans une ambiance délétère et qu’il a vu beaucoup de joie et, je pense, beaucoup d’amour. Puisqu’on ne peut pas faire les spectacles que je fais sans amour, sans une immense confiance dans les interprètes.»

«Le projet qui m'a été confié est une chose qui ne se fait pas en changeant la couleur des canapés»

Concernant les recrutements au-delà des frontières, elle ne s’en excuse pas: «Actuellement, dans l'équipe, je travaille seulement avec deux personnes avec qui j'ai déjà travaillé. Il y a des gens qui viennent évidemment de la zone frontalière, jusqu'à Lyon. Il me semble important qu'un théâtre soit aussi brassé dans différents savoir-faire. J'assume tout à fait.»

Séverine Chavrier n’en démord pas: le projet pour lequel elle a été engagée nécessite de prendre des décisions stratégiques. «Et c'est une chose qui ne se fait pas en changeant la couleur des canapés. C'est tenir un budget, c'est avoir un réseau de production. Il y a au fond une méconnaissance de mon travail. Je m'en suis beaucoup expliquée avec l'équipe, sans doute pas suffisamment, ainsi que de mes arbitrages. C'est-à-dire qu'il y a un refus parfois des arbitrages de la direction générale qui est problématique.»

«Tant que ces accusations ne seront pas éclairées et que la vérité ne sera pas sur la table, je ne lâcherai pas»

Jusqu’ici, la directrice subit la pression tout en conservant sa résistance. Jusqu’à quand? «Tant que ces accusations ne seront pas éclairées et que la vérité ne sera pas sur la table, je ne lâcherai pas. En tout cas maintenant. Peut-être que des personnes veulent ma place. Je ne sais pas. Je ne sais pas tout.»

Sollicitée, la FAD se mure toujours dans le silence, nous renvoyant à d’anciens communiqués de presse. Mutisme aussi de la commission du personnel de la Comédie, qui répond ne pas être habilitée à s’exprimer. Quant au Syndicat suisse romand du spectacle, il nous a promis un commentaire, avant de renoncer.

Alors que la Comédie cartonne, c’est un théâtre d’ombres que Séverine Chavrier est désormais contrainte de mettre en scène.