Des graffitis racontent la vie des orphelines de Carouge
Des mots, des prénoms, des dessins. Dans les combles de l’ancien orphelinat de Pinchat, à Carouge, des centaines de graffitis laissés par de jeunes pensionnaires ont refait surface. Une découverte incroyable, restée cachée pendant plus d’un demi-siècle. Des messages simples, poignants, qui racontent le quotidien de ces jeunes filles, leurs peines et parfois leurs joies, entre 1942 et 1961. Une découverte émouvante et exceptionnelle, qui a fait l’objet d’une étude historique.
On dit que les murs ont des oreilles. À Carouge, ils murmurent des histoires. Dans l’ancien orphelinat de Pinchat, des centaines de graffitis tracés par de jeunes pensionnaires ont été découverts dans la cage d’escalier menant au grenier. Des prénoms, des plaintes, des poèmes. «Eglantine 1949.» «Georgine et Paulette, vive l’étendage !» «Vive Tutu rose, premier danseur à l’Opéra de Paris.»
« A bas le ménage ! »
Entre 700 et 900 inscriptions, datées des années 1940 à 1960, recouvrent les murs. Elles racontent la vie quotidienne de ces jeunes filles, orphelines ou enfants placées, qui vivaient entre corvées, apprentissage et moments d’évasion. «La plus grande partie des graffitis évoque les tâches ménagères», explique l’historienne qui a mené l’étude Véronique Vernhes Rappaz. «Les pensionnaires étaient très investies dans l’entretien de la maison. Ici, dans l’escalier, on passait pour aller faire l’étendage. C’est un lieu de travail, mais aussi probablement de liberté.»
Signalée aux Archives d’État par l’huissier et l’agent de sécurité du bâtiment, cette découverte est jugée exceptionnelle par son ampleur et la lumière qu’elle apporte sur le passé du lieu.
«Tout à coup, on donne la parole à des enfants qui ne l’avaient jamais eue», souligne le directeur de l’inventaire des monuments d’art et d’histoire, Matthieu de la Corbière. «Dans les archives, on trouve leurs noms, des dates, mais pas d'autres traces. Là, ces enfants - nous en avons identifiés 150 - prennent la parole et nous révèlent leur vie quotidienne, leur plainte, leur espoir. Le récit de vie est absolument passionnant.»
L'âme du lieu
Construit en 1915 par l’Hospice général, l’orphelinat accueillait jusqu’à 80 jeunes filles âgées de 4 à 18 ans. Une vie de labeur, austère, mais sans trace de maltraitance. «Rien ne laisse penser à des violences, mais la vie affective était dure. Ces enfants étaient séparées de leurs familles, et les journées très rythmées par les travaux», précise Mme Vernhes Rappaz.
L’institution a fermé en 1962. Le bâtiment a ensuite servi de logement étudiant, de lieu d’enseignement, puis de bureaux pour l’Université de Genève.
«Certains disent qu’ils ne se sentent pas à l’aise seuls le soir, confie l’adminisratrice des lieux, Aurélie Cailleau du Centre CIGEV de l'UNIGE. Et je les comprends. Il y a ici quelque chose qui vibre encore.»
Tous les graffitis ont été relevés et photographiés. Une étude historique a permis de replacer ces inscriptions dans leur contexte et d’en préserver la mémoire. Invisibles du public pour des raisons de conservation, ils font désormais partie du patrimoine genevois.