Genève

Drame de l’Arve: «un système pas maîtrisé du tout», le flou des cadres SIG face à la procureure

31.08.2026 18h30 Denis Palma, Jérémy Seydoux

Répulseur poissons

Trois cadres des SIG, désormais prévenus d’homicide par négligence, ont été entendus jeudi par la justice. Leurs auditions, consultées par Léman Bleu et la Tribune de Genève, révèlent de façon édifiante à quel point la connaissance du répulseur à poissons, sa maintenance et la sécurité du site de Vessy ne semblaient préoccuper personne. 

«Aucune idée», «je ne sais pas», «je n’étais pas au courant». Dans le bureau de la procureure Aude Baer, désormais chargée de l’instruction du drame de l’Arve, trois cadres des Services industriels de Genève, présumés innocents, ont dû s’expliquer sur le fonctionnement et la maintenance du répulseur électrique à poissons de Vessy.

Tous trois sont désormais prévenus d’homicide par négligence, aux côtés des SIG, eux-mêmes mis en prévention fin 2024. La justice cherche à déterminer qui, au sein de la régie publique, devait connaître les risques liés à cette installation, en assurer le contrôle et garantir la sécurité des usagers. 

«Je n’ai lu le manuel que le lendemain du drame»

Premier entendu, le responsable de l’unité de conduite et maintenance des centrales. Lorsque la procureure lui demande s’il connaissait la dangerosité du système pour l’être humain, sa réponse est lapidaire: «Aucune idée.»

Le manuel du fabricant mettait pourtant en garde contre un risque de paralysie dans la zone des électrodes. Le cadre reconnaît ne l’avoir découvert qu’après les faits: «Je ne l’ai lu que le lendemain du drame car cela ne faisait pas partie de mes tâches de gérer la partie terrains des installations.»

Dès 2019, «un système pas maîtrisé du tout»

Son adjoint assure pour sa part ne pas avoir eu de tâche directement liée au répulseur. La procureure lui rappelle pourtant que sa maintenance apparaît dans son cahier des charges. Il répond: «Il y avait des tâches indiquées dans mon cahier des charges qui ne me revenaient pas». Lorsque la procureure lui demande qui devait alors maîtriser le fonctionnement du répulseur, sa réponse est: «Je ne sais pas.»

«Il y avait des tâches indiquées dans mon cahier des charges qui ne me revenaient pas»

Un courriel qu’il avait lui-même rédigé trois ans avant le drame montre pourtant que les difficultés liées à l’installation étaient déjà identifiées. Après un contrôle du dispositif, il écrivait: «Une fois, un contrôle a été réalisé avec un bateau, mais nous n’avons pas le temps, les ressources et le matériel afin d’effectuer un tel contrôle sur un système pas maîtrisé du tout, imposé et non choisi qui nous vient du Canada [ndlr: en réalité de la ville de Vancouver… aux États-Unis]. Pour son exploitation et sa maintenance, c’est très compliqué.»

Les précédentes investigations avaient déjà mis au jour une série de pannes jamais véritablement résolues: ordinateur de contrôle hors service dès 2019, climatisation arrêtée en 2020, modem d’alarme débranché et épisodes de surchauffe dans le cabanon technique. Des problèmes régulièrement mentionnés dans les rapports de maintenance. 

Le chef d’exploitation et sa connaissance «dans les grandes lignes» 

Le troisième prévenu, contremaître et chef d’exploitation, reconnaît que la maintenance du répulseur figurait dans son cahier des charges. Mais lorsqu’on lui demande jusqu’où allait sa connaissance de l’installation, il répond: «Dans les grandes lignes.»

Même flou concernant la sécurisation du site. Le 1er septembre 2022, aucun panneau n’avertissait explicitement les promeneurs de la présence d’électricité dans l’eau. Interrogé sur cette absence, le contremaître affirme: «Je ne sais pas. Je l’ai appris dans le rapport de police.»

Selon les éléments du dossier, une signalisation avait pourtant existé autour de l’installation dans les années 2000 avant de disparaître. Aucun des trois prévenus n’est en mesure d’expliquer pourquoi.

Système comparé à une clôture à vaches électrique par un prévenu 

Lorsque la procureure demande au contremaître si le fait d’envoyer de l’électricité dans l’eau l’inquiétait, celui-ci répond: «Non, ce n’est pas toujours dangereux. Il peut y avoir des clôtures à vaches électriques». «Elles ne sont pas dans les rivières», lui fait remarquer la magistrate. «Oui, mais on peut avoir les pieds mouillés dans l’herbe», réplique-t-il.

La question de la signalisation fait partie des manquements examinés depuis le début de l’instruction. Des habitués du site avaient déjà affirmé à Léman Bleu n’avoir vu aucun avertissement clair concernant la présence de courant électrique dans l’eau.