Genève

Entre démissions et transferts de fonds, désordre à la SPA

29.07.2025 17h45 Jérémy Seydoux, Martin Esposito, Laure Lugon

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Ambiance chaotique à la SPA de Genève. En quelques mois, l'institution de protection des animaux a connu des démissions fracassantes et le transfert discret de 6 millions de francs, sans l’aval des membres, par le comité avant qu’il ne soit démis. Le taux d’encadrement pour les animaux apparaît aussi insuffisant. Le nom de Manuel Tornare circule pour apaiser la situation. Enquête.


Ambiance chien et chat au refuge de Vailly. Mais les protégés à quatre pattes de la Société protectrice des animaux (SPA) ne portent aucune responsabilité dans ce climat.

En février dernier, un administrateur provisoire est engagé pour mettre de l’ordre à la SPA, après qu’un audit a révélé de graves dysfonctionnements. Il s’agit de Stanislas Zuin, ancien magistrat à la Cour des Comptes. Au début de l’été, il met fin de son propre chef à sa mission et claque la porte, a appris Léman Bleu. 

Ce recrutement faisait suite aux graves dysfonctionnements internes évoqués en début d’année par la Tribune de Genève: problèmes de gestion de personnel, soupçons de maltraitance et refuge au bord du gouffre. Une situation qui avait poussé le comité de la SPA, pourtant en place depuis de longues années, à réorganiser et apaiser l’institution. 

Raté. Ce recrutement d’un administrateur provisoire aurait surtout servi les apparences. Car ses conseils en matière de bonne gouvernance n’étaient pas écoutés. Une version rejetée par Pierre de Loës, président de l’association: «C’est totalement faux. Le mandat provisoire de M. Zuin arrivait à terme en juin, comme cela avait été convenu.» Ce départ fait suite à un autre départ fracassant à la tête de l’association, à la veille de l’été. Il s’agissait d’un avocat peu convaincu par les méthodes du comité. La SPA confirme cette démission sans en indiquer les raisons. 

Des millions transférés sans l'aval des membres

Le 15 juillet dernier, coup de tonnerre: l’assemblée générale démet le comité. Dans un communiqué, l’équipe destituée dénonce un putsch opéré par une équipe malveillante. Selon elle, la SPA est sur les rails et le travail entrepris a porté ses fruits. Elle écrit: «Cette tentative de renversement a été organisée par d’anciens cadres démis et leurs proches pour reprendre en main l’exploitation opérationnelle du refuge.»

Mais un autre rebondissement jette le doute. Tout comme la Tribune de Genève, notre rédaction a mis la main sur des documents bancaires étonnants. Cinq jours avant sa destitution par les membres de la SPA, le comité a fait transférer six millions de titres et obligations sur deux comptes bancaires distincts. Un million auprès de la Fondation de la SPA, propriétaire du refuge, pour constituer des réserves, et cinq millions sur un compte joint, pour des travaux de rénovation. Cash restant sur le compte de l’association: 390’000 francs.

Des virements qui n’ont pas été validés par l’assemblée générale, ce qui n’a pas manqué d’interpeler certains. Interrogé à ce sujet, le comité démis indique que ces transferts seront bel et bien soumis à l’approbation des membres… mais en 2026. En juillet dernier lors de l’assemblée, soit après les versements, il avait pourtant affirmé qu’à ce jour aucun virement n’avait été effectué depuis plusieurs années. Pourquoi ne pas avoir signalé aux membres l’existence de ces virements à une période si sensible? «L’Assemblée générale passait sous revue l'année 2024. Et effectivement en 2024, il n’y a eu aucun transfert», répond l’association.

Prise d’influence de la fondation sur l’association

Les détracteurs de ce comité ont une autre version. Ils craignent que la fondation, contrôlée par le comité destitué et ses proches, ne garde ainsi le contrôle sur les fonds de l’association, quand bien même une nouvelle équipe viendrait à être désignée par les membres de la SPA. 

Entre ces deux entités, association et fondation, existe une répartition des tâches précises. L’association exploite le refuge et reçoit la majorité des dons. Elle subvient aux besoins des animaux. La fondation, propriétaire du refuge, est chargée de son entretien. Elle est pourtant plus riche que l’association. Alimentée notamment par des transferts de cette dernière, elle a amassé un trésor de guerre considérable dont le montant précis n’est pas connu. Les derniers remontent à 2022. 

Il n’en faut pas davantage pour que certains entrevoient une prise d’influence de la fondation sur l’association. Selon nos sources, nombreux sont ceux qui craignent que la fondation ne reprenne également à sa charge les employés du refuge, actuellement engagés par l’association. Ils redoutent un transfert du pouvoir de l’association à la fondation. Celle-ci se justifie ainsi: «La Fondation n'occupe aucun employé. L’avenir est insondable.»

Un vice-président omnipotent et épaulé par des proches

En revanche, on sait qui se charge du présent: l’actuel vice-président de la SPA, Henri Balladur, fils de l’ancien premier ministre français. Il exerce actuellement des missions de direction opérationnelle. «Dans l’attente de l’entrée en fonction d’un nouveau directeur, le comité a demandé à M. Balladur d’assurer une présence importante. ll s'assure que la restructuration se fait correctement, explique l’institution. Monsieur Balladur ne perçoit aucune rémunération, il agit à titre bénévole.» Cette fonction pourrait-elle être amenée à durer? Et être rémunérée? «Monsieur Balladur, comme les autres membres du comité, sont bénévoles et le resteront», répond l’association. Reste que deux de ses proches ont été recrutés au refuge et son associé sur le plan professionnel vient de rejoindre le Conseil de fondation, en juillet.

Manuel Tornare, attendu comme le sauveur

Quant aux animaux, ils pourraient subir indirectement cette période tourmentée. Selon nos informations, le taux d’encadrement y est insuffisant depuis plusieurs mois. L’office fédéral chapeautant les affaires vétérinaires stipule qu’au sein de l’équipe doivent figurer au moins un gardien au bénéfice d’un CFC ou d’une formation équivalente pour 25 animaux. À Genève, en termes d’encadrement, un chien égale quatre chats. 

Avec 85 chiens, 55 chats et d’autres animaux, selon un décompte daté de ce printemps dont avait fait état la Tribune de Genève, la SPA devrait compter dans ses effectifs au moins quatre CFC à temps plein. Selon nos sources, seules deux personnes à temps partiel sont au bénéfice de ce diplôme. Interpellée, l’association refuse de commenter ces chiffres et renvoie au vétérinaire cantonal. Lequel n’a pas répondu à la question de savoir si le canton déplore des violations en matière de taux d’encadrement.

Le 13 août prochain, une assemblée générale élira une nouvelle équipe à la tête de l’association. Ces dernières heures, circule un nom bien connu pour reprendre les rênes de l’association: Manuel Tornare, ancien maire de Genève et ami des animaux.