Explosion de l’aide sociale: l’Hospice général paie les yeux fermés
L’aide sociale n'en finit pas de grimper, alors que le bras de fer autour du budget 2026 va démarrer. Le département réclame 70 millions de plus pour l'an prochain. La précarité suffit-elle à expliquer ce phénomène? Un employé de l’Hospice démontre tout autre chose dans un témoignage inédit: le manque de contrôle et les largesses que permet la nouvelle loi. Enquête.
Raté. Mercredi dernier, le conseiller d'État Thierry Apothéloz s’est vu refuser par la commission des finances du Grand Conseil un crédit supplémentaire de 51 millions de francs pour l’Hospice général, dans le rouge vif. L’aide sociale, c’est une ligne au budget. Un montant énorme, 573 millions de francs cette année, qui se révèle déjà insuffisant. La rallonge refusée pour colmater la brèche apparaîtra aux comptes 2026 comme un dépassement de crédit. Même les députés n’ont pas prise sur ces dépenses en constante augmentation, puisqu’il s’agit de charges contraintes. Identifier ce que contient ce montant abstrait relève de la spéléologie.
Mais Sébastien (ndlr: nom connu de la rédaction), lui, a des détails: les décomptes de dizaines de foyers à qui il verse chaque mois les prestations. Gestionnaire à l’Hospice général (HG) depuis de nombreuses années, il a décidé de dénoncer des dérives inquiétantes, depuis l’entrée en vigueur de la nouvelle loi en janvier: «Avant, on était amené à demander un certain nombre de documents pour pouvoir évaluer et octroyer les prestations aux personnes concernées. Et maintenant, nous sommes tenus de verser les prestations tout en faisant confiance. Nous ne sommes plus vraiment tenus de contrôler les documents, si ce n'est de manière aléatoire». Avec quelle conséquence? «Nous versons des prestations à l'œil et j'ai déjà eu le cas où il faut réclamer des prestations en retour parce que la personne n'a pas déclaré des ressources.»
88'000 francs net par année pour une famille de six personnes
Prenons un dossier qui se trouve dans le portefeuille de Sébastien. La famille A, quatre enfants, touche 7346 francs par mois, dont 3480 francs proviennent de l’Hospice. La différence est versée par d’autres services de l’État: les subsides de prime maladie (que complète l’HG de manière que l’entier de la prime soit payée), les allocations familiales auquel tout parent a droit, une bourse d’étude pour un des enfants. Le loyer de 2400 francs est entièrement pris en charge par l’Hospice, qui octroie aussi un dépassement exceptionnel mensuel de 310 francs. La famille A peut donc compter sur un revenu annuel de l’État de 88’152 francs net. Ils ne paient aucun impôt.
Tout est parfaitement en règle dans ce décompte. Pour Sébastien, le problème est ailleurs: comme il n’a plus accès aux relevés bancaires des bénéficiaires, il paie à l’aveugle sans pouvoir identifier un éventuel changement de situation qui pourrait valoir une correction des prestations à la baisse. Exemples: une allocation logement ou un remboursement de chauffage, qui feraient baisser la prestation de loyer, payée ici intégralement. «Avec le relevé bancaire, on pouvait vérifier tous les transferts monétaires qu'il y avait. Et maintenant, on n'a plus un œil dessus», explique Sébastien.
«On a opté pour la facilité afin de soulager les gens»
Autre problème: comme les frais sont versés sous forme de forfait, les bénéficiaires sont tenus de payer les factures lorsqu’elles arrivent. C’est le cas de l’assurance RC par exemple. Mais s’ils n’ont pas mis cet argent de côté, l’Hospice comble leur imprévoyance: «On a opté pour la facilité afin de soulager les gens, raconte le gestionnaire. C'est-à-dire que la facture sera quand même payée, mais ils vont tout de même la recevoir mensuellement l'argent pour cette prestation jusqu'à la fin de l'année.» Vont-ils dès lors percevoir deux fois l’argent? «Oui.»
Idem pour les frais liés aux activités des enfants, désormais payés sans vérification d’une affiliation à un club de sport ou autre. Si bien que les parents pourraient utiliser cet argent pour d’autres dépenses.
L’Hospice passe aussi à la caisse pour toutes sortes de circonstances: arriérés de cotisation AVS, frais de grand nettoyage, frais de déménagement et d’installation, frais de garde, aide-ménagère ou familiales sur prescription médicale, allocation de régime alimentaire en lien avec une maladie – une intolérance au gluten suffit. Cette liste n’est pas exhaustive.
Des lunettes à 1600 francs de la marque «David Beckham»
Dans le domaine médical, l’institution est assez décontractée, preuve cette facture d’opticien que Sébastien met sur la table: 1595 francs pour une paire de lunettes, alors que la loi prévoit une participation de 400 francs tous les deux ans. Il faut dire que ce bénéficiaire a choisi une monture de la marque «David Beckham». Pour Sébastien, ce n’est pas un cas isolé: «J'ai pu voir parfois des factures avec des montants assez élevés qui passaient les 1000, 1200 francs pour des frais de lunettes. Et j'ai pu voir des factures éventuelles qui n'ont pas été vérifiées ou contrôlées. Ou peut-être qu'on n'a pas affronté le bénéficiaire pour lui expliquer que nous ne pouvons pas participer plus que cela. Donc on déroge à la limite maximale et puis c'est attribué, octroyé et payé.»
Pour les frais dentaires, l’Hospice offre une garantie de 750 francs. Si le traitement préconisé dépasse ce montant, une expertise est requise. Mais rien n’empêche les bénéficiaires de réclamer ce montant plusieurs fois par an, s’épargnant ainsi le verdict du médecin-dentiste conseil: «Le seul hic, c’est que les personnes plus réveillées pourraient se procurer une garantie mensuelle et faire un arrangement avec le dentiste pour partager la facture sur toute l’année», avance Sébastien.
«Ce qui me rend optimiste, c'est la volonté que nous avons d'augmenter le nombre de sorties de l'aide sociale»
Faire confiance au lieu de jouer la police, c’était le pari du conseiller d’État socialiste. Il aura mis cinq ans pour mener à bien cette pénible réforme de la loi sur l’aide sociale. Entre l’ancienne mouture et la nouvelle, le forfait d’entretien a légèrement augmenté et le forfait d’intégration est attribué automatiquement sans qu’il faille prouver sa bonne volonté. Objectif de la nouvelle loi: réduire la durée d’assistance et augmenter le taux de sortie en se concentrant sur l’accompagnement. Par quels moyens? En misant sur la confiance afin d’éveiller l’autonomie des personnes assistées.
Mais pour l’instant, la formule ne se traduit pas par des résultats. Bien au contraire. Par rapport à 2024, l’HG enregistre 19% de dossiers supplémentaires. En trois ans, l’afflux est de 40%. Au moins le ministre socialiste peut-il se réjouir d’un nombre de sorties en hausse de 6% comparé à 2024. Mais à y regarder de plus près, il n’y a pas lieu de s’enthousiasmer: ce chiffre s’explique par les gens qui passent à l’AI ou à l’AVS. Ceux qui disent adieu à l’institution parce qu’ils se mettent à travailler diminue: «L'augmentation du nombre de personnes à l'aide sociale est inquiétante, admet le ministre. Ça montre bien qu'une précarité est malheureusement très présente à Genève. Ce qui me rend optimiste, c'est la volonté que nous avons, Hospice général et Département avec le Conseil d'État, d'augmenter le nombre de sorties de l'aide sociale en acquérant des revenus supplémentaires ou en étant au bénéfice, par exemple, d'une assurance sociale fédérale type AVS par exemple. Nous avons, avec cette nouvelle loi sur l'aide sociale et la lutte contre la précarité, la volonté d'augmenter l'acquisition de compétences professionnelles et personnelles pour retourner sur le marché de l'emploi.»
Le retour en emploi, objectif affiché de la loi, demeure donc une espérance en laquelle Sébastien n’a pas foi: «En tout cas, moi, je pense l'inverse. J'ai l'impression qu'on reçoit plus de dossiers que de dossiers qui se ferment. Certaines personnes dans mes dossiers qui sont là depuis très longtemps, 10 ou 15 ans, ont toujours des lacunes à parler français.»
160 millions de plus pour le social l'an prochain
Dans son projet de budget 2026, le Conseil d’État réclame une augmentation spectaculaire pour le social, soit 160 millions, dont 70 millions pour l’Hospice général (HG) – répartis à raison de 40 millions de plus pour l’aide sociale et 30 millions de plus pour l’asile. Le reste pour les subsides d’assurance maladie, les subsides au logement et les prestations complémentaires. Pourtant, l’espoir du ministre se lit au projet de budget 2026. Le département anticipe pour l’année prochaine une réduction de la moyenne de prise en charge des assistés de 56,7 mois (chiffre figurant aux comptes 2024) à 52 mois pour les dossiers en cours.
Mais alors, pourquoi réclamer plus si on prévoit de faire mieux? «Votre lecture est insuffisante par rapport à ce qui s'est passé les trois dernières années, répond Thierry Apothéloz. 10% d'augmentation chaque année du nombre de dossiers, c'est évidemment un effort considérable de prise en charge et évidemment aussi une situation où le taux de demande augmente plus vite que le nombre de sorties. Le défi auquel on est astreint aujourd'hui, c'est d'augmenter les sorties. Mais c'est pour ça que le projet de budget 2026 comporte ce delta entre absorber trois ans d'augmentation conséquente, historique, avec un taux de sortie qui augmente, mais insuffisamment, pour pouvoir réduire les budgets d’aide sociale.»
«Nous avons convenu avec le Parlement que la nouvelle loi sur l'aide sociale allait être évaluée au bout de 3 ans»
Et le ministre d’énumérer les facteurs expliquant la hausse: beaucoup de familles monoparentales, beaucoup de gens peu formés, trop peu d’apprentis. Et si «l’attractivité» des prestations était aussi en cause? En 2015, Mauro Poggia avait brisé ce tabou en étudiant les «effets de seuil», ce palier où il devient plus avantageux d’être aidé que de travailler à bas salaire. Il concluait au fait que l’aide sociale était souvent plus profitable que les salaires les plus bas, le différentiel allant jusqu’à 34,4%.
Il faudra avoir un peu de patience pour obtenir ce même calcul, s’agissant de la nouvelle loi: «Nous avons convenu avec le Parlement que la nouvelle loi sur l'aide sociale allait être évaluée au bout de 3 ans, partant de l'hypothèse que nous avons besoin de la mettre en œuvre de manière pleine et entière, d'en tester l'ensemble de ces éléments, et on fera ce travail-là pendant l'évaluation de la nouvelle loi», répond Thierry Apothéloz.
En attendant, la fièvre autour du budget va s’emparer du Grand Conseil. L’explosion des charges contraintes font déjà l’objet de questions précises, selon nos informations. Pendant ce temps, les dépenses d’aide sociale en Suisse reculent, depuis 2021. Le nombre de bénéficiaires aussi. En termes de dépenses par habitant, Genève est le troisième canton le plus onéreux. Chaque résident genevois contribue pour 145 francs par an, contre 96 francs en moyenne suisse. Cette singularité genevoise a sans doute différentes causes. L’une d’entre elles se trouve peut-être tout simplement sur le bureau de Sébastien.