Genève la querelleuse, championne suisse du nombre de votations
Genève a plus en plus d'objets en votation. Le canton caracole en tête du classement suisse depuis 25 ans. En cause: l'incapacité des partis et des institutions à s'accorder et à nouer des compromis.
Une fois encore, la brochure des votations pèse lourd. Dimanche prochain, 7 objets cantonaux s’ajoutent aux deux objets fédéraux soumis à votation populaire, en plus de l’élection complémentaire au Conseil d’État.
Les chiffres comparés avec le reste des cantons suisses confirment cette hyperactivité. Depuis 1990, Genève est le troisième canton de Suisse à consulter le plus ses citoyens. Cette frénésie de scrutins le fait passer premier depuis l’an 2000. Et ces six dernières années, l’envol est tout simplement spectaculaire, alors que partout ailleurs en Suisse, le nombre d’objets cantonaux soumis à votation populaire diminue ou stagne.
«On a les mêmes partis politiques qu'ailleurs en Suisse, on a les mêmes instruments, mais ils sont utilisés de manière différente. Donc d'après les constats, les chiffres, on voit qu'il y a vraiment quelque chose de spécifiquement genevois qui fait qu'il y a autant d'initiatives populaires et des référendums facultatifs, beaucoup plus qu'ailleurs en Suisse», confirme Sean Müller, politologue à l’université de Lausanne et spécialisé du fédéralisme suisse et comparé ainsi que de la démocratie directe.
Une étrangeté dans la culture politique romande
Genève apparaît comme une étrangeté puisque dans la culture politique romande, l’habitude est de déléguer davantage au parlement que dans la culture alémanique, plus friande de démocratie directe, rappelle le politologue. Les cantons romands se retrouvent d'ailleurs en queue de peloton des cantons les plus actifs en votation, avec le Jura et le Valais qui ferment cette marche fédérale. Selon le critère culturel, Genève ne devrait donc pas apparaître dans le trio de tête des agités des votations.
Quelles sont les raisons de cette singularité genevoise? Au bout du lac, c’est d’abord la difficulté des partis à trouver des compromis qui amène le peuple à devoir trancher si souvent dans les urnes. Contrairement aux autres cantons, Genève connaît une explosion des initiatives populaires et des référendums facultatifs. «Les premières servent à faire avancer les choses plus vite, et a minima à exercer la pression, explique Sean Müller. Ce sont des demandes radicales qui ne sont pas encore à l'agenda politique. Tandis que le référendum facultatif, c'est vraiment le grand instrument de veto, de blocage. On arrête le tout, on rejette le compromis trouvé.»
«La concordance, on la pratique le matin et l'après-midi, on n'est pas d'accord»
Serait-ce l’émiettement des partis genevois qui est la cause de ces bisbilles irréconciliables sur les bancs du Grand Conseil? Non, selon Sean Müller, qui s’appuie sur une comparaison avec Zurich. Ce canton alémanique affiche comme Genève un large éventail de partis politiques. Il vote beaucoup aussi. Pourtant, il connaît beaucoup moins de désaccords politiques qui aboutissent en votations: «À Zurich, la concordance est vraiment pratiquée. Tandis qu'ici à Genève, on a plutôt l'impression que la concordance, on la pratique le matin et l'après-midi, on n'est pas d'accord. Et on travaille avec des partis, avec des groupes d’intérêts pour contester cette même concordance qu'on a encore prêchée le matin.»
Genève se distingue aussi par des discordes entre parlement et gouvernement qui aboutissent à des votations. Le politologue y voit un aspect positif, mais aussi un inconvénient: «D’un côté, c’est bien parce que les citoyens et les citoyennes devraient pouvoir trancher dans une démocratie. En même temps, ça montre aussi qu'il y a peut-être des questions qui devraient être décidées par les élus et pas forcément les citoyens. On a quand même un parlement et un gouvernement qui devraient trouver un compromis pour ne pas toujours inviter les gens à s'exprimer.»
Le taux de participation s'érode lentement
Cette inflation d’objets soumis au vote a probablement un impact sur le taux de participation, en baisse depuis 2005, même si on ne peut pas être totalement sûr d’un lien de cause à effet. Si celle-ci chute davantage lorsqu’il n’y a pas d’objets fédéraux qui accompagnent les objets cantonaux, la tendance n’est pas alarmante: «Il est faux d'accuser la démocratie directe d'une fatigue», veut croire Sean Müller. D’ailleurs, on se mobilisait encore moins dans les années 70 et 80. Des années où les sujets ne suscitaient pas la foire d’empoigne. Dans les années 90, la participation a augmenté significativement, puis a reflué. Et là encore, davantage que la moyenne suisse.
Mais le paysage politique genevois étant de moins en moins porté au consensus, il va falloir s’habituer à recevoir des brochures imposantes contenant des thématiques complexes. Aux raisons évoquées, il faut ajouter la polarisation croissante, l’animosité entre partis, l’influence de la France, peut-être, des facteurs qui jettent Genève dans des conflits politiques réguliers qui requièrent l'arbitrage du citoyen. Sean Müller: «Si l'évolution continue comme elle a été dans les dernières années, d'ici 2030, le canton de Genève va être le canton qui aura voté le plus et qui votera le plus chaque année.» Nous voilà prévenus.