Genève

Népotisme aux SIG: des mails restés secrets relancent l’affaire

20.08.2025 19h25 Jérémy Seydoux, Laure Lugon, Michel Thorimbert

Brunier

Les soupçons de favoritisme dans les recrutements aux SIG avaient été balayés par deux enquêtes. Mais des écrits inédits de Christian Brunier, obtenus par Léman Bleu et la Tribune de Genève, viennent contredire la version officielle. Révélations.

On croyait l’affaire des recrutements controversés soldée, elle refait surface à la lumière d’éléments inédits que Léman Bleu s’est procurés. 

Souvenez-vous: au printemps 2024, épinglé par la presse pour l’engagement de cinq membres de son cercle familial proche, Christian Brunier, ex-directeur général des SIG, avait fini par démissionner. S’agissait-il de népotisme, ou à tout le moins de favoritisme? Pour lever le doute, les SIG avaient commandé une enquête administrative, ainsi qu’un audit. Résultat: Christian Brunier était blanchi. «On ne peut le soupçonner de favoritisme ou de népotisme», concluait le cabinet d’audit Vicario, citant l’enquête administrative confiée par Robert Cramer, président des SIG, à l’avocat Me Stéphane Voisard.

«Sans favoritisme naturellement»

Mais des échanges de mails confidentiels obtenus par Léman Bleu et la Tribune de Genève démontrent une autre réalité, s'agissant de l’engagement de la compagne du beau-fils de Christian Brunier. Pourtant versés au dossier de l’enquête, ces courriels n’ont manifestement pas été jugés problématiques par l’avocat. Ils confirment cependant une version des faits publiée par Le Temps, en avril 2024, relatant la pression subie par un collaborateur pour engager cette jeune femme. Un témoignage alors contesté par la régie publique.

Or ces documents montrent que l’ex-directeur est bel et bien intervenu directement dans le processus en encourageant avec insistance la candidature de cette proche, sans annoncer son lien de famille. Le 4 mai 2017, Christian Brunier écrit à un employé membre de l’équipe de recrutement pour un poste de graphiste mis au concours: «Salut, tu es à la recherche d’une personne pour occuper un premier job, dans ton secteur. Sans favoritisme naturellement, je tiens à recommander très chaleureusement une jeune femme, très talentueuse, Muriel (ndlr: nom connu de la rédaction). J’ai eu le plaisir de voir certains de ses travaux (photos, vidéos, graphisme) qui m’ont soufflé, tant par leur qualité que par leur créativité. Je t’invite vraiment à la recevoir et à voir, en sus, quelques-uns de ses travaux.»

«Je te demande d’intervenir pour que l’on sorte de ces caricatures» 

Un mois plus tard, Christian Brunier va être déçu. Il reçoit un mail de son collaborateur le 3 juin, dont l’objet porte le nom du candidat sélectionné. Il ne s’agit pas de Muriel. Aussitôt, il rétorque par écrit, laissant transparaître son agacement: «Bien évidemment, je ne vais pas imposer une personne, même si je suis sûr des qualités de Muriel. Par contre, je déteste les étiquettes que l’on peut coller sur une école ou une formation. Critiquer la HEAD et affirmer que cette école ne forme pas les «jeunes à la réalité du marché» est un cliché et une généralisation inacceptable. (…) Je te demande d’intervenir pour que l’on sorte de ces caricatures.» 

Dans la foulée, il ajoute une suggestion: «Après ce coup de gueule, j’ai encore un questionnement. On reproche à Muriel le fait qu’elle soit «trop axée vidéo/animations». SIG, vu le développement numérique, ne devrait-elle pas s’axer davantage sur les vidéos/animations? En te remerciant d’avance de ta réponse», suivent des vœux de succès au candidat choisi.

Une enquête et un audit pour 80'000 francs

Cette fois, le message de Christian Brunier va renverser la vapeur. Cinq jours plus tard, ses collaborateurs l’informent qu’ils ont finalement écarté leur premier choix pour engager sa proche: «Salut Christian, nous avons fait le point en début de semaine. Voyant qu’il y avait encore quelques doutes, nous avons décidé de rencontrer les deux candidats finalistes dans le courant de la semaine. Finalement, compte tenu de ses réalisations, de sa créativité et de son dynamisme, nous avons engagé Muriel. Elle nous rejoindra en août. Excellent week-end.»

Pourquoi l’avocat chargé de l’enquête n’a-t-il pas jugé ces mails déterminants? Pourquoi est-il arrivé à la conclusion qu’en aucune manière on ne pouvait soupçonner Christian Brunier de favoritisme ou de népotisme? On ne le saura pas, puisque Me Stéphane Voisard n’a pas répondu à nos questions. Ce qu'on sait en revanche, c'est le prix qu'ont payé les SIG pour le travail demandé: 30'000 francs pour son enquête, et 50'000 francs pour l'audit Vicario.

Concernant ces courriels embarrassants, les SIG ne sont pas très loquaces: «Nous estimons qu’il ne nous appartient pas de commenter les résultats d’une enquête administrative où l’enquêteur a agi librement et en toute indépendance. Cela étant dit, nous pouvons vous confirmer que les courriels que vous citez ont notamment été pris en compte lors de l’enquête de Me Voisard.» Quant à Christian Brunier, il n’a pas répondu à nos questions. Interrogé en juillet 2024 par la Tribune sur cette affaire, il se justifiait par une pirouette, insistant sur sa volonté de défendre les candidats issus d’écoles locales, comme la HEAD, contre un recruteur qui préférait blacklister cette institution. 

«Il n'y a pas besoin d'être docteur en linguistique pour comprendre»

Hors les murs de la régie publique, les avis sont moins lénifiants quant à la teneur de ces mails. Consultant indépendant en ressources humaines actif dans plusieurs cantons depuis plus de trente ans, Alain Salamin déclare: «Il y a une pression très forte. Quand votre patron écrit «je ne veux pas vous influencer, je ne veux favoriser personne, mais c'est une candidate extraordinaire», c'est l'exemple typique d'une antiphrase. Il n'y a pas besoin d'être docteur en linguistique pour comprendre. Le patron a une opinion très précise et il faut s'aligner.» Selon Alain Salamin, ces mails illustrent aussi comment Christian Brunier est intervenu pour faire changer les critères de sélection de ce poste afin de coller au profil de la candidate préférée. 

«Tout le monde passe pour des clowns»

Et si toute l’enquête avait été biaisée? Que ces mails aient été écartés par l’avocat-enquêteur laisse planer un doute. Convaincu lui aussi de la pression exercée par ces courriels, l’avocat Vincent Spira, ancien bâtonnier, avance: «L’avocat-enquêteur a une certaines marge d’appréciation, qui n’est toutefois pas illimitée. Si ses conclusions sont contraires aux pièces du dossier, cela pose incontestablement un problème. Quelque élément à décharge il y ait dans le dossier, ils ne peuvent pas contester ces éléments probants.»

Poursuites pénales contre des ex-collaborateurs

Quoiqu’il en soit, c’est un nouveau dégât d’image pour une institution de l’État. «Tout le monde passe pour des clowns. Les consultants externes, l'avocat, le conseil d'administration, le DRH», conclut Alain Salamin. Pourtant, à ce jour, les seules personnes inquiétées dans cette affaire sont plusieurs ex-collaborateurs des SIG, soupçonnés d’avoir parlé aux journalistes. Selon nos informations, la régie a engagé plusieurs poursuites pénales pour violation du secret de fonction.

Éditorial: Aux SIG, une tentative ratée de ne pas assumer