Genève

Selon les patrons, l’État est un obstacle à la formation des apprentis

30.09.2026 17h52 Laure Lugon, Gilles Miélot

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Deux boulangers-pâtissiers dénoncent tracasseries administratives et méconnaissance du terrain. Un constat confirmé par la faîtière des entreprises, alors que Genève peine à augmenter son taux d’apprentis, le plus bas de Suisse.

C’est la mort dans l’âme que Stéphane Oberson a pris cette décision: «Je viens d'écrire à l'Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC) comme quoi j'arrêtais de former parce qu'on se sent dénigré et pas soutenu.»

Formateur depuis 1988, ce boulanger-pâtissier observe un changement dans l’attitude de l’État qui a fini par le lasser. «À OFPC, les gens qui s'occupent de notre pôle alimentaire sont complètement déconnectés de la réalité et ne connaissent pas nos métiers. La nouvelle responsable d'orientation n'a jamais pris contact avec nous, n'est jamais venue nous rendre visite, ne connaît pas nos entreprises, ne sait pas comment on travaille, ne sait pas comment on forme, et puis nous dit qu'on fait tout faux.»

Genève est le canton qui forme le moins d’apprentis: 5,3% des jeunes choisissent cette voie à la sortie du cycle, contre 46,4% en Suisse en moyenne. En 2025, 2487 contrats d’apprentissage dual ont été signés dans le canton, contre 2482 en 2024. Ce fossé entre Genève et le reste de la Suisse a conduit la conseillère d’État Anne Hiltpold à faire de la valorisation de cette filière une priorité. Elle estime notamment que les PME doivent faire plus d’efforts pour offrir des places, tout en garantissant un soutien accru de l’État.

«On nous a retiré à deux reprises l'autorisation de former»

Dans l’entreprise Wolfisberg, qui a formé 70 apprentis en 65 ans, ce n’est pas non plus ce qu’on observe. François Wolfisberg estime au contraire que le DIP est devenu procédurier, au point de décourager les patrons: «On nous a retiré à deux reprises l'autorisation de former. Ils nous ont dit qu'il fallait un formateur par apprenti. Or, l'ordonnance fédérale dit qu'on peut avoir un formateur et pour trois apprentis, pour autant qu'on ait encore deux collaborateurs qualifiés avec CFC et trois ans d'expérience. Donc là, on était mal informé aussi.» Les quatre contrats ayant déjà été signés, il se bat et finit par obtenir ce qu’il veut: «Finalement, on a pu les engager mais il a fallu faire des pieds et des mains. Ce n'est pas normal. Et si ça continue, comme certains de mes confrères, on va aussi arrêter de former.»

«Le DIP n’est pas là pour compliquer la vie des entreprises»

Interrogée, la ministre Anne Hiltpold botte en touche: «Le DIP n’est pas là pour compliquer la vie des entreprises, mais au contraire pour les accompagner et jouer un rôle de facilitateur. Les qualifications requises pour former des apprenties et apprentis ne sont pas définies par l’OFPC. Elles découlent des ordonnances fédérales et des règles fixées avec les organisations professionnelles. Il ne s’agit donc pas d’un blocage administratif, mais de l’application de critères définis par les métiers eux-mêmes.»

Former des jeunes n’est pas de tout repos. Lors de difficultés ou de ruptures de contrat, l’État intervient, mais souvent sans considération pour les patrons, estime Stéphane Oberson: «Les apprentis ont toujours raison. Quand on a des problèmes et qu'on aimerait en discuter, on est considéré comme de mauvais formateurs ne sachant pas gérer les apprentis.» Selon lui, il serait attendu du formateur un rôle d’éducateur dépassant sa mission: «On est dans un monde de bisounours aujourd'hui et ce n'est pas notre rôle. Nous, notre rôle, c'est d'apprendre un métier, une profession, à un jeune qui puisse en vivre le restant de sa vie.»

«Lorsque les entreprises forment des apprentis, ils sont débauchés par le secteur public qui leur offre des meilleures conditions de travail»

Pour toutes ces raisons, le boulanger a donc écrit au DIP pour annoncer qu’il renonçait à former. Il n’a reçu qu’un accusé de réception, une déception: «Je ne demande pas qu'on m'envoie un panier garni, mais il me semble qu'après presque 40 ans de formation, au lieu de chercher des entreprises qui pourraient former, on ferait mieux de soutenir les entreprises qui forment déjà. Le directeur aurait pu me téléphoner ou venir me voir, mais non, on s'en fout.»

Le dépit des deux boulangers est partagé par les entrepreneurs genevois. Ils s’en sont plaint à la Fédération des entreprises romandes (FER), explique son directeur général, Arnaud Bürgin: «On le ressent et on le constate. On a des patrons d'entreprises qui sont passés par la voie de l'apprentissage et qui aujourd'hui ne veulent plus former parce que la charge administrative est devenue de plus en plus importante.» Cette lourdeur s’assortit d’un autre inconvénient, et de taille: «Lorsque les entreprises forment des apprentis, ils sont débauchés par le secteur public qui leur offre des meilleures conditions de travail.» Comme cette société qui, après avoir formé le meilleur apprenti du canton dans le domaine du transport routier, l’a vu partir aux TPG pour un salaire 20% supérieur à ce que lui offrait la convention collective de travail applicable dans son secteur, rapporte Arnaud Bürgin.

Sur près de 40'000 entreprises genevoises, 1969 seulement forment des apprentis. Et dans le plan financier quadriennal, le canton veut reporter sur les entreprises 6,9 millions de francs actuellement à sa charge pour la formation.