Genève

Suicide à l'armée, quelle prévention dans les casernes?

10.09.2025 19h19 Julie Zaugg

armée

Ce mercredi 10 septembre marque la journée mondiale de prévention du suicide. Caroline a perdu son fils il y a deux ans, alors qu’il était en service à l’armée. De quoi s’interroger sur la sensibilisation menée par l’institution au sein des casernes suisses. 

La vie de Caroline a pris un terrible tournant en janvier 2023. Le jour où son fils Yohan devait se rendre en caserne en Suisse alémanique pour prendre son nouveau poste de fourrier au sein de l’Armée. «Son arme était dans notre garage. Puis il a apparemment pété un plomb et il n'a finalement jamais pris son taxi...», nous raconte avec émotion cette maman.

Le corps du jeune homme est retrouvé en France voisine, dans son uniforme. L’enquête conclut à un suicide avec son arme de service. Yohan était visiblement très stressé par cette nouvelle fonction. Pensait ne pas avoir le droit à l’erreur. Se mettait la pression pour répondre aux exigences de l’institution. Plus de deux ans après ce drame, il reste pour sa famille de nombreuses questions sans réponses. «D'entendre de l'Armée que l'aumonier était là pour lui et qu'il n'y avait pas de signe qu'il n'allait pas bien, je trouve que c'est un peu facile. Il y a un manque de responsabilité. Ce qui m'agace c'est que dans n'importe quelle autre entreprise, on ferait une enquête pour déterminer pourquoi autant de gens se suicident en si peu de temps. Là, l'Armée, non.»

D’après les chiffres de la SUVA, qui gère l’assurance militaire, entre 2020 et 2024, l’armée a connu six suicides de recrues, dont la moitié la même année que Yohan. Caroline s’interroge sur la prise en charge psychologique proposée par l’armée, sur les conditions d’accès aux munitions, etc. Mais les réponses qu’elle obtient de l’institution sont vagues, voire contournées. Même son avocate n’obtient pas de retour clair. «Le plus douloureux pour la famille c'est en réalité de ne pas avoir de réponse. La responsabilité institutionnelle est une chose, mais le manque de transparence dont fait preuve l'armée aujourd'hui a une conséquence extrêmement lourde: l'impression que l'on cache quelque chose à la famille», explique Me Maëlle Roulet. 

Accès aux munitions pas si strict

Si les armes de services sont conservées au domiciles, depuis 2007, il est interdit de ramener des munitions avec soi à la maison. Dès lors, l’Armée est catégorique à ce sujet: «L'armée met tout en œuvre pour empêcher le vol de munitions. Les cadres sont responsables de la mise en œuvre des prescriptions et des contrôles. Les munitions explosives sont remises aux militaires pour leur formation après avoir été comptées. Leur utilisation est consignée et le stock est vérifié à la fin de la formation en fonction de la consommation», nous écrit le porte-parole de l'institution.

D’après nos informations, les voler serait cependant un jeu d’enfant. Sous couvert d’anonymat, une recrue confirme: «Est-ce que j'aurais pu en prendre et les ramener à la maison? Totalement. La police militaire était plus à l'affût sur les gens buvant dans les chambres que sur les vols de munitions. J'ai vu des gens voler des munitions de 30 centimètres», assure notre témoin.

Un accès plutôt aisé aux munitions et armes à feu, des signes de stress qui peinent à être identifiés, le cocktail peut s’avérer létal. Caroline s’empare du sujet. Elle écrit même à Viola Ahmerd, à l’époque présidente de la Confédération et en charge du département de la défense.

Surprise, cette dernière répond en son nom, un mot bienveillant, compatissant, lui assurant ceci: «L’armée suisse prend les décès par arme à feu très au sérieux et met tout en œuvre, en collaboration avec la justice militaire, pour faire la lumière sur ces évènements. Dans le cadre de la formation, l’armée suisse s’engage à aborder et sensibiliser les militaires à la question du suicide. (…) Ce sujet constitue une priorité absolue et importante.» Quelques heures plus tard, un collaborateur répond à son tour pour recadrer le tir, laissant entendre que Mme Ahmerd a ici pris des libertés non conventionnelles. 

Manque de ressources

Mais alors, que fait l’Armée pour prévenir et sensibiliser les militaires sur le thème du suicide? D’après nos informations, avant le Covid, une séance était dispensé aux jeunes recrues genevoises avec l’organisation Stop Suicide, à des fins de sensibilisation. Puis après la pandémie, et malgré une relance de Stop Suicide, ces séances n’ont pas repris. «Le plus compliqué c'est vraiment l'accès aux jeunes et grâce à ces séances d'information on avait un peu la certitude de toucher les jeunes hommes de 18 ans qui allaient à l'armée et qui étaient confrontés à une "méthode", ce qui faisait d'eux un public très intéressant pour la prévention», expose la directrice de l'organisation, Sophia Perez.

Par écrit, l’Armée nous dit de son côté qu’il n’existait aucune collaboration avec Stop Suicide. Mais qu’une «stratégie de prévention» est toujours en place -comme le veut par ailleurs la loi. «Dès le recrutement, les conscrits sont soumis à des tests psychologiques. Au début de leur formation, toutes les recrues et tous les cadres reçoivent des informations sur les offres d'aide et les services d'assistance disponibles. Ces mesures sont complétées par un réseau dense de soutien composé de services médicaux, psychologiques, d'aumônerie et sociaux.» Et de rajouter: «L'équipe Care de l'armée est disponible 24 heures sur 24, 365 jours par an pour fournir une aide psychologique d'urgence. En complément, les aumôniers militaires de l'école assurent le soutien spirituel des troupes concernées. Les coordonnées sont disponibles sur des panneaux d'affichage et à d'autres endroits.»

Notre recrue anonyme n’a jamais entendu parler de l’équipe Care. Il n’a pas non plus souvenir d’une séance de prévention particulière à ce sujet. «On ne sait même pas quand et comment y avoir droit. J'ai des connaissances qui devaient attendre plusieurs mois pour un rendez-vous d'hôpital alors qu'ils s'étaient cassé quelque chose, alors imaginez pour un rendez-vous psy...», confie-t-il.

Réformes bénéfiques

L’Armée a pourtant œuvré pour la prévention malgré elle. Plusieurs études scientifiques font un parallèle entre la mise en œuvre en 2004 de la réforme «Armée XXI» et le taux de suicide. Cette réforme n’avait pas un but de prévention particulier, elle a juste introduit deux nouvelles règles: il est alors plus difficile de conserver une arme de service chez soi à la fin du service obligatoire et l’âge maximal du service militaire est abaissé de 40 à 30 ans. Constat quelques années plus tard: le nombre de suicide par arme à feu baisse alors pour les tranches d’âges concernées par des obligations militaires.

«L’introduction d’Armée XXI a vraisemblablement été la mesure de prévention du suicide la plus efficace que la Suisse ait mise en place durant ces 20 dernières années.» peut-on lire dans le bulletin des médecins Suisses dès 2011. Plus récemment, en 2023, on lit dans la revue Swiss Medical weekly « Si l’armée demandait aux appelés de garder leurs armes en caserne plutôt que chez eux, une baisse supplémentaire pourrait être observée dans les suicides chez les hommes.»

«Cela s'explique à travers la crise suicidaire où il y a un manque de rationalité et si le plan est déjoué, il n'y a pas forcément la possibilité de remettre en place un plan. En ce sens, l'accessibilité peut avoir une incidence sur le taux de suicide», explique Sophia Perez de Stop Suicide. À travers son témoignage, Caroline ne souhaite quant à elle qu’une chose, que les jeunes osent appeler à l'aide et une prise de conscience en caserne.

Le dernier suicide d’un militaire était en avril 2024 à Bremgarten. Pour ce qui est de futures stratégies, l’Armée nous indique que le Service Psycho Pédagogique de l’Armée (SPP A) forme pour la première fois cette année des conseillers psychologiques de troupe. 

Besoin d’aide?

·       Pour les enfants et les personnes adolescentes: ciao.ch
·       Pour les 18-25 ans: ontécoute.ch
·       Pour la prévention du suicide des jeunes: stopsuicide.ch
·       Le Groupe Romand de Prévention du Suicide: preventionsuicide-romandie.ch
·       147: Pro Juventute – Ecoute et conseils pour les jeunes
·       143: La Main Tendue – Ecoute et conseils pour les adultes