Genève

Vol sur scène de décès: la famille du défunt témoigne

15.05.2024 16h59 Julie Zaugg

nettoyeur

Début 2023, la police est appelée suite à un suicide. La scène est rude, la famille du défunt demande à ce que son domicile soit nettoyé par une entreprise spécialisée, collaborant avec les forces de l’ordre. Sauf qu’après son passage, la famille constate qu’un vol a été commis. L’auteur des faits a été condamné récemment par ordonnance pénale mais les proches du défunt restent scandalisés. Le récit.

Nous sommes en février 2023. Anaïs* peine à joindre l’un de ses deux frères. Inquiète, elle se rend à son domicile. «Et là j’ai découvert son corps inanimé, j’ai appelé la police», se remémore-t-elle. Son frère a mis fin à ses jours. Un inspecteur de la police judiciaire est dépêché sur place. Il fait le tour de l’appartement et découvrent une lettre d’adieu sur l’ordinateur du défunt. La lettre mentionne que 600 francs se trouvent dans une veste dans l’appartement et sont destinés à sa famille. Le montant n’est pas assez important pour nécessiter une mise en sureté. L’argent est laissé sur place le temps qu’Anaïs revienne avec sa famille. Entre temps, elle sollicite la police pour qu’une entreprise de nettoyage spécialisée  viennent s’occuper des lieux. C’est chose faite. 

« Mas la première chose que j’ai remarqué, que j’ai trouvé abominable, c’est que le nettoyage était mal fait: il y avait une énorme tâche de sang sur un oreiller. J’ai pris une photo et j’ai envoyé à l’inspecteur. Et la deuxième chose, c’est que la somme d’argent n’était pas à l’endroit décrit dans la lettre. La police m’a conseillé de porter plainte» relate la jeune femme. 

Condamné à une peine pécuniaire

Une fois la plainte déposée, Anaïs n’a plus eu de nouvelles. Fin 2023, elle apprend cependant par des indiscrétions que l’affaire faire parler au sein de la police, que des vols commis par du personnel de nettoyage auraient bien eu lieu et que l’entreprise mandatée aurait fermé. Puis en février cette année, elle reçoit une ordonnance pénale. 

On y lit que l’homme a été attrapé, qu’il admet avoir volé dans l’appartement alors qu’il était censé le nettoyer et qu’il est condamné à une peine pécuniaire. Pour espérer un tort moral et récupérer la somme volée, il faudrait en revanche engager des poursuites au civil. Trop d’argent et d’énergie. La famille renonce, dépitée par l’annonce.  «Y’avait finalement pas plus de détail que ça, notamment sur l’entreprise en question. Aucune information sur ce qui s’était passé, si l’entreprise était mise en cause ou pas…» déplore Anaïs.  

Entreprise en liquidation

Nous avons retrouvé cette entreprise, elle est en effet en liquidation depuis la fin 2023, soit quelques mois après les faits. Sur son site, on y lit qu’elle travaillait régulièrement avec la Ville et le canton, et met en avant la formation régulière de son personnel. Mais en ce qui concerne l’employé coupable de vol, rien dans nos recherches n’indique que ce jeune homme évolue dans le domaine du nettoyage. Il exerce d’ailleurs initialement dans une toute autre spécialité. 

Contacté par téléphone, l’auteur du vol a accepté de nous parler et confirme: il n’a bénéficié d’aucune formation sur le nettoyage de scènes sensibles. Et pour cause: il a rejoint l’entreprise via une agence de placement. « Ils avaient besoin de monde, j’y suis allé », nous dit-il au bout du fil.

Au-delà de la somme en jeu, c’est le geste qui heurte et fâche Anaïs. Elle s’interroge: «je trouve abominable que des personnes engagées pour nettoyer chez des personnes décédées se permettent de faire les poches, de voler. Nous on a eu la chance de savoir qu’il y avait ces valeurs… mais combien d’autres sont concernés? Des personnes qui meurent seules, chez elles ?»

Pas de contrats cadre ou de clauses spéciales

Il n’existe pas de contrats cadre ou d’appel d’offre autour des collaborations entre police et société de nettoyage. Les entreprises spécialisées dans les scènes de crime ou de décès ne courent pas les rues; moins de 20 en Suisse. Alors celles œuvrant dans le nettoyage de manière générale  prennent le relai. «Pour la plupart, elles refusent. Si elles acceptent ce sont des montants plutôt élevés pour les familles et puis avec un certain délai. Nous, on essaie de repérer les entreprises qui travaillent au plus vite et qui sont d’accord d’aller sur ces lieux pour effectuer ce travail», expose la porte-parole de la police, Aline Dard. 

L’entreprise qui nous intéresse en faisait partie et a longuement collaboré avec la police. Nous avons pu contacter l’administrateur de la société. Par e-mail, il nous explique: «Pour ce genre d’intervention particulière, nous avions une équipe dédiée, composée de collaborateurs expérimentés, courageux et de toute confiance. (…) Ils acceptaient d’effectuer un travail que peu de gens serait enclin à faire». 

Sur la présence d’intérimaires sans formation sur ces scènes, la police dit n’avoir aucun regard sur la composition des équipes et s’en remet à l’entreprise prestataire. «Pour en venir à l’auteur des faits, il était effectivement intérimaire et sans formation. Nous faisions ponctuellement appel à lui par le biais d’une agence intérimaire afin de l’intégrer, le cas échéant dans notre équipe» explique l'administrateur de la société. «C’était également le fils de la directrice générale de l’époque et nous lui faisions confiance», précise-t-il dans son e-mail. 

Des vols fréquents?

Si l’auteur du larcin dit n’avoir volé qu’une seule et unique fois dans un logement, il nous confie que « le bruit courait entre les employés de la boite que certains volaient». Mais l’administrateur nous l’assure: «il n’y a pas de lien de cause à effets entre cette affaire et la fermeture de l’entreprise». Aujourd’hui, Anaïs souhaite que cette mésaventure serve à quelque chose. «Et que des mesures strictes ou des cahiers des charges précis soient établis, côté police et entreprise prestataires», précise-t-elle. 

Côté police, aucune mesure particulière n’ a été mise en place depuis les faits. «Ce n’est pas non plus très courant. Les cas reportés à la police ne sont pas nombreux. Ce n’est pas quelque chose qui changerait l’assistance que l’on peut proposer à des familles en deuil» nous dit Aline Dard. La porte-parole invite à déposer plainte en cas de doute ou de constat de vol.

À l’heure actuelle il n’existe aucun chiffre précis sur le nombre de vols qui auraient pu être commis dans des conditions similaires. 

 

*prénom d'emprunt