Opinions

Lugon sans permission: G7 contre NoG7, à la fin c’est le foot qui gagne

13.06.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

La Coupe du monde a repris ses droits. Même ceux qui ne vibrent pas pour leur nation mais pour une idéologie s’en emparent et la détournent. Le réflexe identitaire est le même.

Combien de points avez-vous engrangés aux paris sur les premiers matchs? Qui a veillé pour Corée du Sud contre République tchèque? Quant au maillot de la Suisse, vous avez mis cent balles pour l’officiel ou trouvé un autre plan?

Le monde est rentré dans l’ordre. Jeudi soir à 21 heures tapantes, les vieux pronostics des Cassandre, des grincheux, des fâchés et des fâcheux, des moralistes et des éveillés, des lucides et des anxieux, se sont heurtés au mur de la réalité immuable: on va vibrer pendant cinq semaines et demie au rythme de la Coupe du monde. Même le grand penseur Massimo Lorenzi, ex-star de la RTS, est sorti de sa retraite pour publier sur les réseaux un réquisitoire contre le patron de la FIFA, Gianni Infantino, ce dont on le remercie. Comme plus personne ne croit à la probité du Haut-Valaisan, cela revient à dire courageusement tout haut ce que tout le monde dit tout haut. En outre, cela comble un besoin d’exister, ce qui est bien naturel.

La France Insoumise, par exemple, a lancé son maillot, aux codes traditionnels bleu, blanc et rouge mais avec flocage «Mélenchon 27». On attend encore celui de Rémy Pagani

Or donc, en dépit du G7 qui est devenu notre préoccupation première avec son cortège d’inconvénients, de rouspétances et du cortège tout court, en dépit du fait qu’il va falloir aller jusqu’au pays de Daniel Rossellat pour trouver une fan-zone, en dépit des critiques sur ce tournoi de la démesure – prix stratosphérique des billets, impact environnemental, restrictions migratoires pour des arbitres et membres officiels ressortissants de pays ennemis de l’oncle Sam  –, en dépit de tout ceci et en vertu d’une loi naturelle, le ballon rond porteur de marqueurs identitaires s’impose.

Nul besoin d’être un supporter de la Nati ou d’une autre nation pour succomber à cette frénésie. Le Mondial ne fait pas seulement recette auprès des entrepreneurs, des marques, des revendeurs, des parieurs, de l’entreprise Zweifel et des brasseurs, et de tous les bipèdes qui savent faire de l’argent. Le Mondial est aussi une opportunité majeure pour ceux qui dénoncent la marchandisation du monde et du sport. La France Insoumise, par exemple, a lancé son maillot, aux codes traditionnels bleu, blanc et rouge mais avec flocage «Mélenchon 27». On attend encore celui de Rémy Pagani. Le PLR, lui, n’en aura pas, préférant donner dans le spectacle de rue – le mode publicitaire qu’il a récemment adopté à Genève pour convaincre de l’ineptie de l’initiative UDC. Preuve qu’il se trouve dans un état psychologique alarmant, pour avoir emprunté des codes à la gauche. Je crains donc que le Mondial ne lui passe au-dessus. Mais ne nous appesantissons pas sur les formations promises à la défaite. Regardons plutôt du côté de ceux qui savent monter en puissance.

Même les tribus idéologiques qui fustigent l’identité nationale dans son acception la plus chauvine se signalent de manière aussi identitaire que les patriotes occasionnels buveurs de houblon

Le collectif NoG7, donc. Ce club de militant.e.x.s a également cédé à la tentation footballistique, sur le mode contre-Mondial comme contre-Sommet, une recette qui marche du feu de Dieu. Il propose à l’achat un maillot très seyant, couleur caca d’oie et rose, flanqué du chiffre 1312 pour «acab»(pour «All Cops Are Bastards») sur le devant, d’une manifestante cagoulée qui court sur l’arrière, de l’inscription O. Partigiano sur le logo S. Pellegrino en mémoire à la résistance italienne antifasciste sur la manche droite, et sur la manche gauche l’amabilité «fuck old wild west» pour signaler sa honte de la Conquête de l’Ouest, pan de l’Histoire servant de fondement à la haine de soi. Je dois dire que les artistes de NoG7 ont du goût, puisque leur maillot est un bel hommage au feu Évian Thonon Gaillard Football Club (ETG) plein d’actionnaires et de sponsors ultra capitalistes (oui, moi aussi j’ai des références).

La Coupe du monde, premier ou deuxième degré, aimée ou haïe, est partout. Elle transcende les classes sociales et les idéologies politiques. Elle réunit les contraires. Elle fédère les adversaires qui, en s’y référant, s’annulent. Elle fait mentir ceux qui l’accusent de ne pas être inclusive, puisqu’elle inclut jusqu’à ses plus fervents détracteurs. Elle rend joyeux, elle rend bête, elle rend haineux, elle est politique. Parce qu’elle convoque un des moteurs les plus puissants qui soit: l’identité. Au point que même les tribus idéologiques qui fustigent l’identité nationale dans son acception la plus chauvine se signalent de manière aussi identitaire que les patriotes occasionnels buveurs de houblon. En croyant détourner une identité honnie, elles expriment le fait que la leur est basée sur les mêmes ressorts. Tout se vaut, balle au centre.

Vous pourrez toujours aller caillasser la ville, affublé d’un maillot de foot révolutionnaire

Ceci étant su, cédons à l’instinct. Laissons-nous gagner par cette ferveur qui éclipse les soucis immédiats. Dans cette clameur des stades provoquant le frisson, les nouveaux gladiateurs, comme les anciens, gagnent la foule. Même les opposants aux jeux du cirque utilisent leur image. Ils s’affirment donc aussi dans l’appartenance à une large communauté.

Et s’il ne vous plaît vraiment pas de vous abîmer devant votre écran à suivre des matchs, vous pourrez toujours aller caillasser la ville, affublé d’un maillot de foot révolutionnaire. À l’heure de la finale, tout sera pardonné.