Lugon sans permission: LJS, là je sors
Deux députés quittent le parti de Pierre Maudet. Une issue prévisible quand on un mouvement politique pour un seul homme.
Séisme politique majeur, cette semaine, dans l’aquarium politique genevois. C’est avec un sens dramatique certain, une propension évidente à la paranoïa ainsi qu’une inclinaison pour le mystère que deux députés, Marc Saudan et Raphaël Dunand, ont quitté leur parti, Libertés et justice sociale (LJS). Pour faire quoi? Pour rejoindre les Vert’libéraux. Mais comme ces derniers n’ont pas de groupe au Grand Conseil (c’est ballot), les deux transfuges siégeront en indépendants mais trouveront asile au Centre.
Parano et mystère, disais-je. Convaincus que cette défection allait faire autant de bruit que le Watergate, les deux députés et leurs partis adoptifs ont convoqué dans le plus grand secret une conférence de presse avec médias triés sur le volet et invitations nominales, choisissant les représentants journalistiques ayant droit à cette information de première importance. À quelle fin exactement, ce tri? Éviter que l’affaire ne remonte prématurément aux oreilles du grand manitou, Pierre Maudet. Il n’y a pas d’autre raison à la mise en scène de cette péripétie qui va vite tourner à la farce.
Divorcer du boss est une épreuve, un renoncement, la ruine d’un édifice bâti sur une influence consentie
C’est ce qu’il faut comprendre après une exégèse laborieuse de leurs discours alambiqués. Ainsi que de leurs allers-retours médiatiques dans les jours qui ont suivi cette annonce, voulant parler, puis refusant de parler, face à un parti qui, lui, crie à la trahison. La riposte de LJS en effet a été à la hauteur de leur crainte. Sur le fond, le parti joue sur le registre de la morale et du déshonneur. Sur la forme, il accuse les apostats d’avoir signé une charte de campagne leur intimant de renoncer à leur siège s’ils venaient à quitter le mouvement – quand on en vient à brandir une charte sans valeur contraignante pour tancer les déserteurs, cela en dit long sur l’absence d’arguments. Charte qui ne dit pas précisément cela, mais qu’importe l’interprétation, c’est de l’esprit et non de la lettre dont il s’agit.
Cette nouvelle pantalonnade sur le mode psychodrame en famille ne révèle qu’une chose: divorcer du boss est une épreuve, un renoncement, la ruine d’un édifice bâti sur une influence consentie. Lorsqu’un chef de meute crée un mouvement, il arrive que certains affidés veuillent un jour s’émanciper de sa tutelle, à tout le moins pouvoir s’imaginer qu’ils sont considérés comme autre chose que des hommes liges. Raphaël Dunand dans le texte: «J’ai été attiré à LJS par la dynamique de son lancement, l’ouverture des discussions. Mais il s’est verticalisé.» L’allégeance a des limites même si la crainte est toujours vive. C’est ce que je crois percevoir dans leurs formules tarabiscotées et leurs attitudes - qu’ils me pardonnent si je n’ai pas réussi à déchiffrer leurs rébus.
Les élus de ce mouvement ne pouvaient être que parure ou oripeaux pour un Pierre Maudet jamais lassé de lui-même
Et pourtant, LJS contenait tous les ingrédients devant conduire à cette débâcle - la perte du tiers de sa députation, en comptant l’expulsion de l’inénarrable Djawel Sangdel après ses combines à Vernier. Car LJS n’est pas le fruit d’une histoire politique. LJS n’a été créé que pour habiller sur mesure un politicien qui tient davantage du gourou originel que de l’honnête chef de file d’un parti aux convictions solidement ancrées, n’en déplaise à celui qui se rêve en successeur de James Fazy. Et qui dit gourou dit peu de considération pour les adeptes fatigués d’aplaventrisme. En conséquence, les élus de ce mouvement ne pouvaient être que parure ou oripeaux pour un Pierre Maudet jamais lassé de lui-même. On peut se gausser de la manière dont ils prennent la porte mais néanmoins saluer le geste.
Un parti politique doit vivre en dehors de son créateur
Cette affaire démontre simplement qu’un parti politique doit vivre en dehors de son créateur. Il doit reposer sur une articulation idéologique, des valeurs et une cohérence, et non sur un homme ou une femme dont il n’est que le faire-valoir, sous peine de disparaître en faisant éventuellement quelque dégât alentours.
Des exemples? «En marche» de Macron, devenu «la République en marche», devenu «Renaissance», alors que les observateurs le désignent sous l’étiquette de «macronisme», et c’est plus raisonnable. En Suisse, le parti bourgeois-démocratique (PBD), né en 2008 d’une scission au sein de l’UDC lorsque l’Assemblée fédérale a préféré Eveline Widmer-Schlumpf à Christoph Blocher au Conseil fédéral. Fondé autour de la Grisonne, cette formation politique s’érode lorsqu’elle quitte le Conseil fédéral, sombre bientôt dans l’insignifiance et finit dissoute en 2021, avalée par le Centre. Taillé sur la rancœur et autour d’une personnalité, le PBD ne pouvait que finir ainsi. Toute ressemblance avec LJS serait fortuite.
Sinon, je suggère aux deux députés démissionnaires de compléter leur mouvement de sortie ratée en faisant une bataille d’aura avec Pierre Maudet. Leur défaite sera moins cruelle que la solitude du vainqueur.