Lugon sans permission: à vot’ bon cœur, m’sieurs dames !
La mendicité explose et la polémique avec. Si le débat demeure sur le terrain de la morale, rien ne sera résolu.
Non, il ne fait pas bon vivre à Genève. Depuis des semaines, les rues de la ville abritent de plus en plus de mendiants et de campements sauvages. Vous brûlez d’en connaître les raisons? Voici.
Dans le canton, l’aide sociale est misérable, puisque l’Hospice général n’a déboursé l’année dernière qu’un peu moins de 700 millions de francs; les locataires ne sont quasiment pas protégés par le droit; le chômage galope alors que les riches menacent de faire du centre-ville une succursale de Zurich Paradeplatz; les soupes populaires sont prises d’assaut et la droite criminalise la mendicité à laquelle vous et moi pourrions avoir recours dans un proche avenir.
La centriste, qui n’a de centriste que le blaze, serait en réalité l’incarnation contemporaine et démocratique de l’inspecteur Javert, personnage obsédé par la poursuite des forçats en rupture de ban dans Les Misérables
À ce sombre tableau, que le monde entier se plaît à décrire et singulièrement les pays pauvres où il fait bon vivre, il faut y ajouter des élus sans cœur et dépourvus de morale. L’une d’entre eux s’est distinguée sur notre antenne cette semaine, Marie-Barbey Chappuis, chargée de la sécurité en Ville de Genève. La centriste, qui n’a de centriste que le blaze, serait en réalité l’incarnation contemporaine et démocratique de l’inspecteur Javert, personnage obsédé par la poursuite des forçats en rupture de ban dans Les Misérables de Victor Hugo.
Le député socialiste Sylvain Thévoz l’a d’ailleurs rappelé sur les ondes de la RTS jeudi. Face à son contradicteur PLR, Murat-Julian Alder, il a qualifié les propos de ce dernier et de Marie Barbey-Chappuis de «discours UDC», précisant que les personnes qui tendent la sébile dans nos rues «sont de plus en plus des Suisses, des Européens, des gens qui perdent leur logement, avec des trajectoires de souffrance psychique, de toxicomanie, et c’est monsieur et madame Toulemonde qui un jour ou l’autre se retrouve à la rue à demander cinq balles pour se déplacer ou manger.»
Mais que fait Thierry Apothéloz, devrait interroger l’élu, pendant que la droite, elle, se demande ce que fait la police. Que fait la police, d’ailleurs? Elle évacue les campements sauvages installés sur le domaine public et ramasse des déchets, puisque la loi genevoise sur la mendicité est, en l’état, inapplicable. Un travail de Sisyphe que MBC alias Javert se refuse à poursuivre, expliquant «qu’elle ne va pas créer une brigade des matelas.» Je crois avoir résumé ici ce que pense la gauche de cette polémique ignoble.
À gauche, l’hypothèse de l’existence de réseaux n’est pas crédible, à droite elle permet de justifier l’interdiction de la mendicité au nom du bien qu’il y a à démanteler ces derniers
La droite, peinée de ce que Genève échoue à régler ce que les cantons alémaniques ont réussi, appelle le Conseil d’État à émettre un texte, juste un petit texte de rien de tout, autrement dit un règlement de mise en œuvre de la loi que le Tribunal fédéral a jugée trop imprécise, sans l’annuler pour autant. L’armée de juristes de l’État de Genève devrait en être capable. La conseillère d’État Carole-Anne Kast l’avait promis il y a un an, mais on l’attend toujours. Il faut dire que ce n’est pas simple, pour une ministre de gauche, de faciliter l’application d’une loi antisociale. Car enfin, mieux vaut choyer ses pauvres à soi, même si certains sont en situation irrégulière et victimes de réseaux, ce que la gauche nie avec la dernière énergie.
Au flou juridique s’ajoute donc maintenant l’épineuse question des réseaux. Des réseaux le plus souvent communautaires et familiaux venus d’Europe de l’Est principalement, dont les membres rentrent périodiquement avec la recette. Cette réalité ne pourra être tranchée qu’avec études et statistiques à l’appui, lesquels ne seront pas obligatoirement prises pour argent comptant, selon qu’elles proviennent des forces de l’ordre ou des associations. À gauche, l’hypothèse de l’existence de réseaux n’est pas crédible, à droite elle permet de justifier l’interdiction de la mendicité au nom du bien qu’il y a à démanteler ces filères. Alors que cet argument est subsidiaire à l’exigence d’une ville propre et sûre, ce que Marie Barbey-Chappuis a osé dire aussi.
La population n’a pas droit à la même considération que les personnes vulnérables – et éventuellement étrangères – prioritaires par essence
Voilà donc un sujet emblématique de la fracture idéologique. Car il échoue sur le terrain de la morale, promettant ainsi un conflit éternel. À gauche, la précarité ne peut être qu’honnête et non sujette à exploitation. Tout discours relativiste ou nuancé est donc immédiatement discrédité. Pire: ceux qui le tiennent doivent s’amender, comme au temps de l’autocritique pratiquée par les partis communistes d’obédience stalinienne, afin de soumettre des membres récalcitrants à la ligne officielle. Ainsi par exemple, l’association Mesemroms pour la défense des Roms demande à Marie Barbey-Chappuis de «reconsidérer ses déclarations.» En plus d’être «stigmatisants, ces propos sont dangereux», estime l’avocate de l’association, Me Dina Bazarbachi, dans un article de la Tribune de Genève, et pourraient même tomber sous le coup de l’article 261bis du Code pénal sur la discrimination raciale, menace-t-elle.
Bigre! Pour avoir dit qu’une partie des mendiants était organisée et des mineurs non scolarisés, pour avoir ajouté que les hébergements d’urgence n’intéressaient pas cette population (ce que j’ai aussi pu constater empiriquement lors d’un reportage de terrain), MBC se retrouve sur le bûcher en ayant contrevenu à la juste pensée. Tant il est vrai que selon celle-ci, la population n’a pas droit à la même considération que les personnes vulnérables – et éventuellement étrangères – prioritaires par essence.
Une partie de la droite veut légiférer sans fâcher la gauche, l’autre avec une sévérité flattant les instincts extrêmes
Pour l’heure, la magistrate n’est pas seule, mais je doute de la résolution du problème. Car la droite sera probablement inoffensive. Une partie d’entre elle veut légiférer sans fâcher la gauche, l’autre avec une sévérité flattant les instincts extrêmes. Un jour, on tiendra peut-être un règlement d’application à la loi, sans nul doute contesté par voie judiciaire. Après quoi la gauche obtiendra l’abolition de cette loi. Et ainsi de suite.
Tant que la classe politique ne sera pas en mesure d’extraire les sujets brûlants du champ de la morale, on tournera en rond. La seule question étant: accepte-t-on de vivre avec une mendicité croissante quand d’autres villes l’ont endiguée? Et sinon, continuer à ergoter sur des principes. C'est plus confortable qu'être honnête.