Opinions

Lugon sans permission: dis-moi ce que tu ne fais pas, je te dirai qui tu es

20.06.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

Le Conseil d’État devait présenter ses arbitrages pour un plan d’économies. Il a préféré nous dire toutes les mesures auxquelles il a renoncé.

Cette semaine, le Conseil d’État m’a épatée avec une action politique d’une créativité inouïe. Après avoir géré le G7 et ses à-côtés folâtres de main de maître, il a convoqué la presse pour les fameuses mesures d’économies issues du rapport Zuin. Le gouvernement avait en effet promis de dire à la fin du printemps ce qu’il comptait retenir dans ce catalogue de punitions. La canicule étant déjà là, il aurait été malvenu de remettre la chose aux frimas de l’automne. Mais comme il n’a pas voulu, pas pu, pas su, pas eu le courage (plusieurs réponses possibles) de procéder, il s’est lancé dans un exercice inédit: dire ce qu’il ne fera pas.

Et c’est ainsi que la ministre des Finances, Nathalie Fontanet, s’est lancée dans une énumération commençant invariablement par «nous avons écarté cette mesure. Nous avons également écarté celle-ci. Nous avons aussi écarté celle-là.» Au quatrième renoncement, le suspense était encore insoutenable et je saluais intérieurement cette technique discursive qui consiste à faire du dénouement un festival. Au sixième renoncement, le doute m'a saisi. Au septième renoncement, le désespoir me guettait. Au huitième, j’actais l’inaction. Au neuvième, je sombrais dans la torpeur. Au dixième, je parlais vacances avec mon collègue.

Je vous épargne la liste exhaustive de ce à quoi Genève a échappé en matière d’économies, malgré le fait que l’agence de notation Standard & Poor’s a dégradé la perspective associée à la note AA + du canton, en raison de la progression alarmante des dépenses publiques. Elle ne fait d’ailleurs que confirmer ce que les gouvernements successifs disent depuis des années.

Les TPG resteront gratuits pour les jeunes, les retraités, les marmottes et les pokémons

Mais brièvement, retenons que les fonctionnaires ne travailleront pas une heure et demie supplémentaire par semaine, afin de conserver à Genève sa place sur le podium des employés cantonaux qui travaillent le moins en étant payés le plus; que leur délai de protection en cas de maladie ne sera pas réduit; que les TPG resteront gratuits pour les jeunes, les retraités, les marmottes et les pokémons; que les EMS ne connaîtront pas davantage de chambres à deux lits; que le Conseil d’État restera à sept membres, puisqu’ils sont tous indispensables. Qui en doute, d’ailleurs, le gouvernement ayant fait la preuve de son travail acharné pour parvenir à ce long renoncement.

Pourtant, à notre connaissance, le collège avait procédé aux arbitrages. Les 58 mesures proposées par le rapport pour un potentiel d’économies de 533 millions de francs avaient été classées méthodiquement, avec des catégories précises - acceptées, avec modifications, atténuées, à l’étude, refusées. Mercredi, Nathalie Fontanet avait d’ailleurs présenté aux députés de la Commission des finances une liste des mesures retenues, sous le sceau de la confidentialité. C’est cette liste qui aurait dû être présentée aux médias - et qui devra maintenant attendre jusqu’en septembre pour être divulguée en même temps que le budget - , s’il n’y avait pas eu bagarre au sein du collège, où une majorité s’est soudainement dégagée en faveur de l’option «reculer pour mieux… reculer.» À cause de qui? Je vous donne un indice: non, ce rétropédalage n’est pas dû à Delphine Bachmann.

Depuis quinze ans, la gauche se mobilise contre des mesures d’économies structurelles dont elle parvient à convaincre qu’elles sont réelles

Depuis quinze ans, la droite réclame des mesures d’économies structurelles qu’elle n’a jamais vu venir. Elle peut donc patienter trois mois de plus sans perdre pour autant ses illusions, à supposer qu’elle en ait encore. Depuis quinze ans, la gauche se mobilise contre des mesures d’économies structurelles dont elle parvient à convaincre qu’elles sont réelles. Elle peut donc continuer son cirque sur la base d’une réalité qui n’a jamais existé et qui n’existera peut-être jamais.

Comme la droite a une peur panique de la gauche, ce qui est bien naturel vu la force de frappe de cette dernière dans la rue comme dans les travées, elle se borne désormais à la fâcher le moins possible. Cela se traduit par analyser des mesures proposées par des externes et différer le choix autant que faire se peut. Attendu qu’elle a fait tant de concessions ces dernières années, il lui est difficile, pour ne pas dire impossible, d’imposer un minimum. Ce principe sous-tend tout marchandage. Courage à Nathalie Fontanet dans ces futurs inévitables renoncements.

Les forces de l’ordre seront assurées par la coalition NoG7 qui se cherche désespérément un second souffle

Il y aurait bien une autre solution, dans l’air du temps. Je suggère de «nasser» - nouveau mot à la mode depuis dimanche dernier - le Conseil d’État aux Canons et sans recours possible aux cafés environnants. Les forces de l’ordre seront assurées par la coalition NoG7 qui se cherche désespérément un second souffle. Elle pourra utiliser tous les moyens répressifs à sa disposition. Peut-être alors que dans un sursaut d’orgueil et de courage, le collège dans sa majorité prendra ses responsabilités… non, je délire, ça doit être la chaleur. Et c’est toujours le temps des cigales.