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Lugon sans permission: enfants de fonctionnaires, à l’école des privilèges

07.11.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

L'État et les régies publiques n'offrent de jobs d'été qu'aux jeunes dont les parents travaillent à l'État. Une forme de reproduction des élites.

Vos enfants rêvent de décrocher un job d’été à l’État? Voici la procédure à suivre. Qu’ils ne manifestent aucun enthousiasme particulier, ne formulent nulle lettre de motivation, ne montrent aucune créativité artistique pour un CV. Qu’ils disent simplement que vous travaillez à l’État.

Comment? Vous non plus, vous ne turbinez pas pour le monstre? Dans ce cas, l’affaire se corse, car c’est la condition sine qua non pour que votre progéniture puisse obtenir un petit boulot. Si vous bossez dans le privé, vous devrez donc être imaginatif. Il vous faudra trouver un tonton aux SIG, une cousine aux HUG, une belle-mère haut-fonctionnaire. À défaut, remontez dans le temps, vérifiez l’arbre généalogique. Vous avez bien un ancêtre ayant revêtu la digne charge de jardinier du palais Eynard, de conducteur de diligence de ces Sieurs syndics du Petit Conseil ou de bonne sœur dévouée aux nécessiteux de l’Hôpital général? Toujours pas? Eh bien tant pis. Vos enfants resteront à la maison. À Genève, on n’échappe pas facilement à sa condition de roturier, qu’on vive en l’an de Grâce 1600 ou en 2026.

Cette semaine, Léman Bleu apprenait que seuls les gosses de fonctionnaires peuvent décrocher un job d’été aux HUG et aux TPG, qu’aux SIG la moitié des postes revient aux enfants des employés et à l’Imad, les deux-tiers. Après avoir révélé il y a un mois que dans le petit État, l’attribution des jobs d’été est entièrement une affaire de famille. Nathalie Fontanet avait même expliqué que cette priorité familiale existe depuis de nombreuses années. Entendez, de toute éternité. Et Dieu sait s’il est important de faire perdurer les traditions, la coutume et les privilèges.

Le phénomène est hélas plus pernicieux qu’au Moyen-Âge où les porteurs d’épées ou de goupillons ne prenaient pas la peine d’embobiner les culs-terreux

Oyez, braves gens! Sous l’Ancien Régime, le clergé et la noblesse, ordres privilégiés, vivaient d’une économie de prélèvement sur le dos des paysans et des commerçants, percevant la dîme, la taille, le cens, les banalités, les péages et autres joyeusetés asphyxiantes. Ces revenus n’étaient même pas soumis à l’impôt royal – alors qu’aujourd’hui, la classe privilégiée des fonctionnaires est taxée, ce qui constitue une petite avancée tout de même. Ces privilèges économiques s’accompagnaient évidemment de l’impossibilité pour les gens du Tiers-État de changer de statut.

Vous me voyez venir. Étranglée par les impôts, la classe moyenne genevoise apprend que se faire quelque argent de poche dans le secteur public est réservé aux jeunes dont les parents servent déjà dans le public. Tant il est naturel de conserver des privilèges de caste alors que les élus qui chapeautent les fonctionnaires n’ont que le mot «égalité des chances» à la bouche.

En réalité, nous assistons ici à la reproduction des élites. Le phénomène est hélas plus pernicieux qu’au Moyen-Âge où les porteurs d’épées ou de goupillons ne prenaient pas la peine d’embobiner les culs-terreux. Ces derniers étaient dépourvus d’illusions, contrairement à nous.

La reproduction des élites tourne à plein régime, et l’histoire de la semaine nous enseigne qu’elle s’accompagne aussi de la reproduction des frontaliers

Je vais donc m’empresser de les dissiper, en dressant la liste des privilèges associés aux employés de l’État. Des salaires mensuels brut médians de 24% supérieurs à ceux du privés (9108 francs contre 7365 francs, toutes professions confondes, selon l’OCSTAT); des annuités qui tombent régulièrement sans qu’il faille négocier; une caisse de prévoyance recapitalisée à coups de milliards par les vilains du Tiers-État et avec une clé de répartition employeur-employé si avantageuse pour ce dernier qu’elle fait passer les autres cantons pour d’affreux grippe-sous; la bien nommée G’Evolue, nouvelle grille salariale mise en consultation et qui promet à 43% des fonctionnaires une augmentation de salaire et à 57% une stagnation mais pas durable, qu’ils se rassurent; des grèves saisonnières pour hurler contre l’effondrement des acquis, honteuse fake news. À quoi il faut donc ajouter le népotisme institutionnel rigoureusement encouragé. D’ailleurs, l’emploi dans le secteur public a augmenté de 22% en dix ans, alors que la démographie n’a crû que de 11%.

La reproduction des élites tourne à plein régime, et l’histoire de la semaine nous enseigne qu’elle s’accompagne aussi de la reproduction des frontaliers. Sur les jeunes au bénéfice d’un job d’été aux HUG et aux TPG, la moitié vivent dans l’Union européenne, fils ou filles de fonctionnaires frontaliers. Ainsi, on pourra voir un lycéen d’Annemasse fatigué par les manifs ou même le neveu du Portugal qui vient goûter aux teufs sur Léman décrocher un job d’appoint. Je vous ai déjà dit que je n’ai aucune prévention à l’égard des frontaliers, tout au contraire. Mais de là à offrir à des jeunes non-résidents le salaire minimum genevois, soit le plus élevé du monde, il y a un pas. Dans les petites communes régies par le bon sens, les boulots d’été sont filés aux résidents. Les seigneurs de la tour Baudet devraient prendre exemple sur leurs vassaux.

Si vous ne croyez pas à un changement de système – l’État de Genève ayant atteint une taille qui lui permet de calmer la plèbe tout en continuant à prospérer – il ne vous reste que le mariage. Épousez un fonctionnaire ou même un frontalier fonctionnaire si vous n’avez pas la capacité d’intégrer vous-même cette élite. Vos enfants entreront dans le club.

Sinon, j’ai une pensée émue pour l’ancien directeur des SIG, Christian Brunier, tombé pour népotisme. L’homme était en réalité un visionnaire.