Opinions

Lugon sans permission: la gauche, ce nouvel institut de sondage

12.09.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

La maire de Genève Christina Kitsos veut connaître l’étendue de la solitude des seniors en Ville. Après son «bureau des temps», voici le sondage «crise du lien».

La Ville de Genève connaît une période favorable. À peine quelques dossiers à classer au rang de désagréments. Aussi la maire de la Cité a-t-elle tout loisir d’utiliser son intelligence sensible à réaliser un nouveau sondage, une de ses marottes.

Période favorable ponctuée de quelques désagréments, disais-je. Par souci de précision, citons-les rapidement. Désagréments structurels mineurs: les travaux incessants, les commerçants qui galèrent, les vols à l’arraché, le deal de rue, la mendicité, les finances. Désagrément conjoncturel menaçant de devenir structurel: la Comédie de Genève. Privée de sa (forte) tête depuis bientôt une année, l’institution dérive, la Fondation d’art dramatique ayant lâché la barre, trop occupée à noyer la capitaine Chavrier qui se révèle insubmersible, telle un bouchon de liège en haute mer. Conséquence facétieuse: un spectacle a dû être annulé cette semaine, car des comédiens serbes handicapés n’ont pas pu passer la douane, faute de visas. Les employés de l’institution, occupés à signer des lettres anonymes en pleurnichant sur leur sort, avaient perdu de vue l’importance d’avoir des comédiens sur place pour jouer une pièce. Ils méconnaissaient aussi le fait que si lesdits comédiens ne sont pas des ressortissants de l’Union européenne, quelques démarches administratives s’imposent.

Christina Kitsos, si habile à transformer l’empathie en programme politique

Régler toutes les broutilles précitées ne serait que du temps perdu. Car il y a mieux à faire. Et seule Madame la maire sait mesurer les enjeux dignes d’attention. Ayant identifié une «crise du lien», Christina Kitsos, si habile à transformer l’empathie en programme politique, va donc organiser un sondage sur la solitude des seniors. Il s’agira d’étudier leur type de relations, de sonder leur isolement, d’évaluer la nature de leurs liens, selon les quartiers, le genre, le milieu socio-culturel. «On aimerait cibler de manière plus transversale ce que signifie une relation sociale et l’isolement», explique la maire psychologue cheffe sur notre plateau. Et de nous éclairer sur la différence entre croiser quelqu’un à la Poste ou avoir des amis. Je m’étonne d’ailleurs qu’elle n’en ait pas parlé à Zohran Mamdani, maire de New York, à qui elle a déjà expliqué deux ou trois choses, comme l’arborisation de la ville ou les menus végétariens dans les cantines scolaires.

Mais revenons au sondage. Senior, définition: plus de 65 ans, physique de cinquantenaire, poussant de la fonte à la salle ou coureur connecté à Strava, proprio souvent, amoureux parfois, dépensier dans les auberges, voyageur infatigable, plus riche que les actifs. Indécent, ce que je vous conte ici? Attendez, je nuance. Seulement (!) la moitié des retraités sont plus riches que les actifs. Dans une étude publiée avant la votation sur la 13e rente AVS, un démographe de renom démontrait que la fortune nette médiane pour l’ensemble des ménages comprenant au moins une personne retraitée est six fois plus élevée que celle des ménages besogneux. Et que 14% des ménages retraités déclarent une fortune brute supérieure au million de francs, contre 5% des ménages actifs.

Ceux-là ne rempliront pas le sondage de Christina Kitsos. Mais ces chiffres laissent tout de même espérer une belle tranche de clients potentiels, puisque selon cette étude, un couple retraité sur sept et un retraité vivant seul sur quatre se trouvent dans une situation de précarité. Ce statut sans lequel notre élue socialiste se sentirait désœuvrée.

Ne manque qu’un bon cadeau pour un matcha dans une épicerie solidaire de quartier, en récompense à la participation au sondage, et on touchera à la perfection

La maire en charge de la Cohésion sociale a de la suite dans les idées. En 2024, elle a présenté une «politique de la longue vie» ayant donné lieu à un catalogue impressionnant d’activités, parmi lesquelles sport, conférences, ateliers, bals. Pour améliorer encore sa politique sociale de proximité, il lui faut donc étudier plus avant les affres et coutumes de cette espèce à protéger.

On tient ici la quintessence de la «boboïtude» politique. Ne manque qu’un bon cadeau pour un matcha dans une épicerie solidaire de quartier, en récompense à la participation au sondage, et on touchera à la perfection. L’assistance sociale psycho-sociologisante est devenue l’action politique principale de la gauche bienpensante.

En la matière, Christina Kitsos est championne. C’est elle déjà qui a mis sur pieds il y a quelques mois un «Bureau des temps», genre de guichet d’écoute des doléances du commun sur le temps perdu. Après s’être attelée à «l’organisation temporelle du territoire», selon ses mots, elle va désormais s’attaquer à l’organisation relationnelle des retraités socialement miséreux, selon les miens. Comme elle ne pourra pas imposer à son camarade Christian Levrat d’ouvrir des bureaux de Poste, haut-lieu de la vie sentimentale des aînés, il lui restera à subventionner des points de rencontres solidaires, voire à installer davantage de bancs publics roses (ce qui s’est déjà fait pour la cause féministe, mais rien n’empêche d’agréger les victimes). Ils pourront y faire du crochet, échanger des timbres ou apprendre à utiliser un smartphone en partageant leurs états d’âme avec des coachs de vie.

Autant de sollicitude devrait réchauffer le cœur des boomers à l’abandon. Et si, au contraire, ils trouvent à la Ville un air de Don Quichotte, qu’ils lancent un sondage sur l’idéalisme utopique de nos élus. Celui-là, je le lirais volontiers.