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Lugon sans permission: le Monopoly, la Ville et les mollahs

31.10.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

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Après l'achat de la Campagne Masset, la gauche et le MCG veulent que la Ville achète le Domaine Mercier. Une frénésie qui cache mal un arrière-plan idéologique.

Vous avez aimé l’affaire de la Campagne Masset, acquise à grands frais par la Ville de Genève? Vous adorerez l’histoire de la Demeure Mercier, nouvelle potentielle emplette de la Ville de Genève. Ainsi le souhaite une partie du MCG ainsi que la gauche, qui ont déposé une motion demandant à l’Exécutif de procéder. L’affaire n’est pas encore conclue, mais on s’y prépare diligemment.

Ces deux dossiers immobiliers sont très similaires, laissant apparaître un comique de répétition. On y trouve beaucoup de cash – le nôtre – ; une demeure patrimoniale nichée dans un parc qui, derrière sa dentelle végétale, appelle au romantisme d’amours cachées ; des élus si ingénus qu’ils finissent par être attendrissants ; d’autres élus remontés ; une féroce bataille politique passée et à venir. Même décor, mêmes protagonistes, hormis le propriétaire. Là où se tenait Zep le dessinateur fameux, voici les mollahs de Téhéran.

Tant mieux si le MCG en Ville a abandonné sa croisade contre nos frontaliers chéris. J’aurais préféré cependant qu’il n’en entreprenne pas une autre contre la propriété privée

Un détail qui ne contrarie en rien l’artisane de ce beau projet de nationalisation, la conseillère municipale MCG Yasmine Menétrey, laquelle était déjà à la manœuvre pour faire débourser 21,5 millions (plus les extras) requis pour s’offrir la villa Zep et sa Campagne Masset. Mercier c’est beaucoup moins cher, 15,5 petits millions. La République islamique d’Iran n’est pas gourmande du tout sur ce coup-là, car le domaine comprend des droits à bâtir. Mais il se peut qu’elle soit occupée ailleurs et non sur cette vétille immobilière. Quoi qu’il en soit, comme nous glisse l’élue, «il serait dommage de laisser filer pareille occasion.» Toute à son excitation consumériste, elle a donc contacté le courtier, une profession avec laquelle elle entretient des liens étroits, pour faire profiter Léman Bleu d’une visite. Mais notre homme a répondu qu’il n’avait pas réussi à joindre les propriétaires. Je vous laisse apprécier cette information.

Il faut se rendre à l’évidence: Genève a trop d’argent. D’ailleurs, même le peuple laborieux l’a dit, en glissant un oui dans l’urne en faveur de l’achat de la Campagne Masset. Le peuple ayant toujours raison, que Yasmine Menétrey me pardonne de la taquiner un peu. Et pour vous donner le fond de ma pensée, tant mieux si le MCG en Ville a abandonné sa croisade contre nos frontaliers chéris. J’aurais préféré cependant qu’il n’en entreprenne pas une autre contre la propriété privée. Il est fort déplaisant de voir les pouvoirs publics jouer au Monopoly. Car la propriété privée est au fondement de la philosophie libérale, représentant la sphère d’autonomie hors du contrôle de l’État. Je crains que cette évidence n’échappe au MCG, contrairement à ses camarades de gauche, ravis de compter cet allié aléatoire qu’ils méprisent au niveau doctrinal tout le reste du temps.

Or l’arrière-plan idéologique de la gauche n’est pas un mystère et il s’exprime derrière les portails en fer forgé où languissent ces demeures patrimoniales dans les lumières fauves. Il consiste à collectiviser, autant que faire se peut. Elle est drôle, la tirade sur les parcs rendus à la population afin de satisfaire une logique redistributive, mais elle ne saurait masquer le dessein véritable: maîtriser la pierre, le foncier, bientôt le travail.

Le bien commun est encore mieux s’il peut advenir par la soustraction des biens aux riches, par essence prédateurs

La frénésie étatiste faisant fureur à Genève et la droite ayant en partie abandonné le combat, faute d’énergie et nulle à convaincre, le marché de l’immobilier est régi par des règles de plus en plus contraignantes – en termes de quotas de catégories subventionnées, de normes, de protection du parc locatif et j’en passe. Dernière preuve en date cette semaine: la droite au Grand Conseil a décidé de baisser le taux de logements d’utilité publique pour éviter les ghettos, grâce à la labilité du MCG qui cette fois a voté avec elle. La gauche a évidemment promis le référendum.

Mais revenons en Ville et son Domaine Mercier. Le MCG, ici porteur d’eau de la gauche, présente ces acquisitions publiques comme un rempart contre la spéculation immobilière. Je n’ai pas l’impression que cette pratique parmi les ultra riches  n’affecte les locataires ou petits propriétaires que nous sommes, le marché du luxe étant un segment à part. Mais dans les éléments de langage qui soutiennent l’arsenal idéologique, cela pèse. Tout comme l’idée du bien commun, d’ailleurs, et le bien commun est encore mieux s’il peut advenir par la soustraction des biens aux riches, par essence prédateurs. Et tant pis si, dans le cas d'espèce, le magot va aux gardiens de la révolution.

Comme la Ville ne peut pas encore faire rendre gorge aux puissants, aux héritiers, aux bourgeois capitalistes, aux patriciens, aux exploitants, en faisant main basse sur leur patrimoine comme en d’autres temps, elle a entrevu un autre moyen: elle les paie, grassement et sans négocier. En même temps, c’est assez normal, puisque c’est l’argent des autres. Et puisque la Ville comme le canton ont encore trop d’oseille, ils s’achètent au prix fort, qui des demeures ancestrales, qui les fonctionnaires en les augmentant toujours plus, au lieu de baisser les impôts. Comment? C’est déjà fait? Ah oui, juste. Eh bien, ce n’était pas assez.

Sinon, la Tribune nous annonce que «la Ville de Genève ne parvient pas à stopper le chantier de l’A412». Diantre! Son pouvoir de sanctuariser s’arrêterait-il donc à la frontière nationale? Au lieu d’aller manifester, Alfonso Gomez aurait plutôt dû envoyer Yasmine Menétrey négocier.