Opinions

Lugon sans permission: on s’en fout du budget!

19.09.2026 07h30 Laure Lugon Zugravu

Entre l’exercice politique du budget de l’État et une polémique sur une actrice sexy, vous choisissez quoi?

Cette semaine, j’ai eu une révélation tardive: tout le monde, élus inclus à la notable exception de Nathalie Fontanet, se fout du budget de l’État de Genève. Autodérision oblige, vous dire que cette épiphanie a surgi dans la nuit de mercredi à jeudi et qu’elle est promise à durer. Cette nuit-là, j’ai entendu des politiciens et des journalistes verbaliser cette vérité choquante et compris qu’elle s’appliquait aussi à moi.

Si nous continuerons à vous entretenir durant l’automne des suites que cet événement anodin produira, ce sera sans passion excessive, avec détachement, à l’image des élus aux colères calibrées et répétitives, rompus depuis des années à commenter cet exercice sans s’attarder sur sa résolution.

Et c’est précisément pour cette première raison que tout le monde se fiche du budget. Même les gens attachés à la politique ont compris qu’elle signe ici son plus mauvais spectacle annuel, en dépit du fait que les médias se sentent tenus d’y assister. On dirait que les belligérants fatigués ont signé un pacte, stipulant devoir faire semblant de se battre selon une chorégraphie codifiée mais à l’issue de laquelle il n’y aura ni vainqueur ni vaincu (hormis la population, mais savent-ils encore qu’elle existe?). Un exercice sans risques, donc, un peu comme ces tournois qu’on reproduit aux fêtes médiévales retraçant notre histoire. D’ailleurs, même au Moyen-Âge, ces combats ont connu une évolution courtoise, mettant les chevaliers à l’abri des blessures.

«Les faîtières économiques commandent des études que personne ne lit et les représentants de la fonction publique préparent la révolution depuis le Palladium»

Au XXIe siècle à Genève, ces joutes connaissent invariablement le même scénario. La gauche crie à l’austérité et la droite à l’irresponsabilité, les menaces de refuser le budget sont formulées selon une logique discursive précise et graduelle, les faîtières économiques commandent des études que personne ne lit et les représentants de la fonction publique préparent la révolution depuis le Palladium.

Côté Conseil d’État, soumis aux mêmes rapports de force, l’agacement de la seule grande argentière révèle encore davantage le silence ennuyé des autres ministres, dont certains ont tout intérêt à faire capoter le budget, puisque les 12e provisoires prennent pour référence le budget 2025 considéré comme plus acceptable, parce que plus dispendieux. En bons élèves, journaux et médias couvrent chaque chapitre avec constance et fatalisme, même si tout le monde se fiche du budget, depuis toujours ou depuis deux jours, en ce qui me concerne.

De plus en plus de gens estiment qu’ils ne retrouvent pas leur contribution fiscale dans les services que l’État leur doit

La population, cette entité vague que la Suisse personnifie volontiers, a depuis longtemps renoncé à s’émouvoir de ce cirque politicard. Peu lui chaut la récurrence des millions perdus puis retrouvés, les milliards de dette qui s’accumulent et l’indignation feinte des élus ne trouvant à cet exercice qu’une occasion de réciter leur bréviaire politique. De plus en plus de gens estiment qu’ils ne retrouvent pas leur contribution fiscale dans les services que l’État leur doit. Leur apport étant en effet englouti dans des charges contraintes, adjectif qui en lui-même interdit tout espoir de renversement de situation.

Et puis la population a d’autres soucis immédiats, comme le prix de l’essence, au hasard. Mis à part pour les bobos urbains, c’est le sujet de toutes les conversations, et pas uniquement parmi les transporteurs. Du côté des politiques, on ne s’emballe pas. Il faut dire que le montant des taxes fait plaisir à voir, et c’est toujours ça de pris. Au lieu de se plaindre ou d’ironiser sur la Toile, les gens devraient tout simplement écouter la conseillère nationale Verte Delphine Klopfenstein Broggini qui leur conseille de faire du vélo.

Comment la gauche progressiste a fait de la beauté et du désir une faute morale

Alors, las, on s’abîme dans le scrolling des réseaux sociaux, pas forcément moins consternants que la politique déconnectée. On y trouve au moins des sujets sexy, comme la polémique sur l’actrice Sydney Sweeney accusée de sexualiser le sport féminin en posant dénudée pour une plateforme de paris sportifs. L’histoire est magnifique sous tous les angles. Sociologique: comment des féministes ont réussi, avec l’aide des médias, à faire croire que porter le voile est une liberté, mais que se dénuder est une servitude. Philosophique: comment la gauche progressiste a fait de la beauté et du désir une faute morale. Politique par conséquent: être ou regarder une belle femme fait-il de vous un droitard réac?

En voilà des sujets plus inspirants que le budget. Aussi demandai-je aux élus de la République de renouveler leur antienne pour en faire un sujet sexy, ou drôle à tout le moins. Et si tel n’est pas le cas, alors nous boycotterons leur éternel manège.